AFFECTIVE
Le livre de G. Marcel (1) nous montre un esprit qui se meut dans les plus hautes abstractions sans jamais être hors de la portée des rayons du foyer ardent de l'expérience. Il est parvenu à noter des sentiments extrêmement fuyants qui jusqu'ici avaient à peine trouvé place dans la philosophie, et à en faire la théorie : l'impossibilité où nous nous sentons de nous dissocier de notre corps; l'impossibilité où nous sommes de nous qualifier nous-mêmes, de qualifier ceux que nous aimons, de nous interroger objectivement sur les croyances d'autrui. Il a fixé son regard sur les limites de notre activité intellectuelle, sur ces hésitations de notre pensée devant le sentiment, sur ces pudeurs
(i) Le Journal métaphysique de G. Marcel (N. R. F.)-
de l'intelligence, sur ces impossibilités senties. Et ces impossibilités se sont trouvées signifier à ses yeux certaines possibilités, même certaines réalités. Ces absences se sont révélées comme étant le revers de certaines présences, — présence du monde, des autres, de Dieu. Depuis la sensation jusqu'à la grâce, il y a des communions, des présences sans médiateur instrumental. Pour sentir ces présences, il ne s'agit plus d'observer objectivement. Nous ne pouvons les percevoir que lorsque nous sommes dans un état lyrique, où l'élément musical et l'élément religieux de l'être se confondent. Dans la subjectivité à l'état le plus intense, G. Marcel trouve l'existence. L'affirmation de l'intériorité et celle d'une extériorité spirituelle vont ici de pair.
Peut-être jamais un effort aussi lucide n'a-t-il été tenté pour nous rendre présente la nuit obscure et illuminée du sentiment, pour faire la théorie de ces états de l'âme qu'ont exprimés dans des ordres différents un saint Jean de la Croix, un Novalis ou le Wagner de Tristan et pour réintégrer dans la philosophie l'idée d'une intuition intellectuelle. Mais peut-on transformer cette phénoménologie de la connaissance affective si admirablement conçue et réalisée par G. Marcel en une ontologie? C'est dans les moments de non-réflexion que cette certitude sentimentale existe au plus haut point. Peut-on essayer de l'exprimer dans une théorie sans risquer de la faire disparaître? N'éveille-t-on pas alors la question de savoir si cet état lyrique accompagné de certitude n'est pas une illusion, si on peut ainsi vivre sur la foi d'un regard, ou d'une intonation, pour reprendre les expressions des personnages du théâtre de G. Marcel, si on peut, suivant encore une parole d'un de ses héros, être connu tel qu'on est? Où est le.
vrai, dans le subjectivisme désolé de Marcel Proust, compensé sans doute par son platonisme affectif, ou dans l'affirmation de G. Marcel, d'après laquelle, loin de n'avoir qu'une puissance rétrospective dans le souvenir, nos sentiments, en même temps qu'ils ont une puissance prospective, prophétique, de transformation, nous dévoilent des présences?
(Revue de Métaphysique, 1930.)
LOUIS ROUGIER
né en 1889
Ce qui semble qualifier M. Rougier parmi les penseurs contemporains, c'est, sans doute, la variété de ses préoccupations, la richesse de son information, l'amplitude de sa culture qui lui permettent de se mouvoir avec aisance, des sciences physiques aux sciences politiques et sociales. C'est aussi un certain art d'écrire qui fait de lui un humaniste.
Son effort commença par adapter la théorie de la connaissance à l'état actuel des sciences mathématiques et physiques, bouleversées par les géométries non euclidiennes, la Théorie de la relativité et celle des quanta. Après s'être mis au courant de ces nouvelles disciplines en devançant parfois dans la synthèse les spécialistes euxmêmes {La matière et l'énergie, selon la théorie de la Relativité et la Théorie des quanta, Gauthier-Villars, 1919, nouvelle édition, 1921; La philosophie géométrique de Poincaré, Alcan, 1920; En marge de Carnot, de Curie et d'Einstein, Chiron, 1920; La structure des théories déductives, Alcan, 1921), M. Rougier généralisa le point de vue (l'Henri Poincaré en montrant que l'ancienne distinction des vérités à priori, éternelles et nécessaires, et des vérités empiriques, révisibles et contingentes, doit être abandonnée. Les vérités nécessaires sont, selon les cas, des conventions commodes, des propositions hj^pothétiquement nécessaires ou des généralisations empiriques. La science résulte d'une élaboration logique des données de l'expérience. Il n'y a de rationnel dans notre esprit que les suites formelles d'inférences par lesquelles nous tâchons de coordonner nos représentations et de les rendre cohérentes. A la notion classique de la raison « une et identique en un chacun », l'auteur des Paralogismes du Rationalisme (Alcan, 1920) propose de substituer celle, plus positive selon lui, de « structures mentales » répondant à des types variés d'explication, dont la mentalité scientifique n'est qu'un cas très particulier. La mentalité scolastique en est une autre et, pour le montrer par l'exemple, M. Rougier a été conduit à écrire ce gros ouvrage, La Scolastique et le Thomisme (Gauthier-Villars, 1925) qui, porté aux nues par les uns et contesté par les autres, « marquera avec l'ouvrage du même auteur, les Paralogismes du Rationalisme, une date
LOUIS ROUGIER
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dans l'histoire de la Philosophie » (Alfred Loisy, Revue critique d'histoire et de littérature, l»»" sepL 1925).
C*est précisément cette critique de la conception classique de la raison qui a conduit M. Rougier, par ailleurs profondément intellectualiste, à étudier l'idéologie révolutionnaire de 89 et de 93. La Mystique démocratique (Flammarion, 1928) contient une analyse et une critique serrées de l'égalitarisme démocratique. Cette critique semble l'avoir conduit à reprendre, sur de nouvelles bases, le problème, cher à Nietzsche, de la valeur comparée des différents types de civilisation. C'est dans ce sens qu'il convient de lire un ouvrage très caractéristique, où l'auteur semble faire œuvre de poète autant que d'historien : Celse ou le conflit de la civilisation antique et du Christianisme primitif (A. Delpeuch, 1926) ou encore son interprétation de la Réforme conçue comme Inaugurant par le rejet de la distinction du corporel et du spirituel, l'ère du capitalisme moderne.
Après la critique de la mystique démocratique, c'est donc à la critique de la mystique industrialiste que M. Rougier consacre ses efforts. On voit que, parti d'une conception de l'esprit humain nettement antimétaphysique, et proprement expérimentale, M. Rougier, en abordant le domaine politique et économique, se montre le contempteur et l'adversaire de l'idéologie du progrès, du moins telle qu'on la trouve, tant chez les démocrates égalitaristes, que dans la civilisation quantitative du type américain. La pensée de M. Rougier n'en perd pas pour cela sa forte unité : elle demeure avant tout antimystique, et par là se rattache à un courant d'idées profondément français dont, parmi les œuvres contemporaines, la sienne semble être une des plus claires expressions.
— Né à Lyon, le 10 avril 1889, M. Rougier a actuellement quarante ans. Il est professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Besançon, et la Ville de Lyon lui a créé un enseignement municipal d'histoire des religions.
Bibliographie. — Ouvrages : Les Paralogismes du Rationalisme, essai sur la théorie de la connaissance (in-8, Félix Alcan, 1920). — La Philosophie géométrique d'Henri Poincaré (in-8, 208 p., Félix Alcan, 1920). — La Matière et l'Energie, suivant la théorie de la Relativité et la Théorie des Quanta (nouvelle édition, Gauthier-Villars, 1921). — La Structure des théories déductiues, théorie nouvelle de la déduction (Félix Alcan, 1921). — En marge de Curie, de Carnot et d'Einstein (E. Chlron, 1920 et 1922). — La Scolastique et le Thomisme (grand in-8, Gauthier-Villars, 1925). — Celse ou le conflit de la civilisation antique et du Christianisme primitif (Civilisation et Christianisme, t l»') (A. Delpeuch, 1926). — La Mystique démocratique (Bibliothèque de philosophie scientifique, Flammarion, 1929).
M. Rougier a collaboré à un grand nombre de Revues : Revue de Paris, Mercure de France, Revue de Métaphysique et Morale, Revue philosophique. Logos, Archiv /. Geschichte der Philosophie, Revue de Synthèse historique, Nouvelle Revue d'Italie, Revue d'Histoire des
Religions, Enseignement mathématique. Revue scientifique, Annales Franco-Chinoises, ets. Il a collaboré également aux collections : Bibliothèqut de Synthèse historique, chez E. Chlron; Civilisation et Christianisme, chez A. Delpeuch.
Principaux articles et mémoires. — La Reprise de la querelle des Anciens et des Modernes {La Phalange, 20 avril 1913, p. 321-339). — Henri Poincaré et la mort des vérités nécessaires (La Phalange, 20 juillet 1913, p. 1-20). — La Symétrie des phénomènes physiques et le principe de la raison suffisante {Revue de Métaphysique et de Morale, mars 1917, p. 165-198). — De la nécessité d'une réforme de l'Enseignement de la logique {Revue de Métaphysique et de Morale, sept. 1917, p. 569-594). — L'ineriie de l'énergie (Revue scientifique, 13-21 oct. 1917, p. 614-619). — La Matérialisation de l'énergie {Revue philosophique, déc. 1917, p. 473-526, janv. 1918, p. 28-64). — Venise au XVIIf Siècle, conférence faite à la Société de Géographie le 15 février 1918 (Bulletin de la Société de Géographie de l'Afrique du Nord, janvier-mars 1920, p. 28-52). — Encore la dégradation de l'énergie; l'entropie s'accroît-elle? (Revue de Métaphysique et de Morale, marsavril 1918, p. 189-197). — A propos de la Démonstration géométrique, réponse à M. Goblot (Revue de Métaphysique et de Morale, juilletaoût 1919, p. 517-521). — Les Erreurs systématiques de l'intuition (Revue de Métaphysique et de Morale, septembre-octobre 1919, p. 595- 616). — Le Rôle de l'inflation monétaire dans la hausse des prix (Organisation et Production, février 1920, p. 65-68). — La théorie d'Einstein et les problèmes métaphysiques de l'espace, communication au Meeting d'Oxford (Revue de Métaphysique et de Morale, janviermars 1921, p. 127-129). — L'esprit classique et l'Idéologie révolutionnaire (Nouvelle Revue d'Italie, avril-juin 1921, p. 344-357, 421-436). — Comment doit-on entendre Molière, conférence laite au Lycée Chateaubriand le 27 mai 1922 (Nouvelle Revue d'Italie, juillet-septembre 1922, p. 29-53). — La mentalité scolastique {Revue Philosophique, mars-avril 1924, p. 208-232). — Hellénisme et Christianisme (Mercure de France, 1*' août 1925, 577-592). — Les rois thaumaturges, à propos d'un ouvrage récent (Revue de Synthèse historique, 1925, p. 95-106). — La Démocratie et la Mystique démocratique (Revue de Paris, 15 Janvier 1927, p. 320-347). — De quelques contradictions internes de la Scolastique (Congrès d'histoire du Christianisme, t. III, p. 72-82, Rleder, 1928). — De la Mystique démocratique (Mercure de France, !««• sept. 1928, p. 257-292). — Le Protestantisme et le Capitalisme moderne (Revue de Paris, 15 octobre 1928, p. 899-926). — La Chine, Les Physiocrates et la Révolution française, conférence faite à l'Institut Franco-Chinois le 22 décembre 1928 (Annales Franco-Chinoises, avriljuin 1929, p. 1-10). — Le Protestantisme et la Philosophie de l'Histoire (Mercure de France, l*»" janvier 1929, p. 5-26).
LOUIS ROUGIER