DU PROGRES
La démocratie a horreur des conceptions marxistes, parce qu'elle recherche toujours l'unité; ayant hérité de l'admiration que l'ancien régime avait pour l'Etat, elle estime que le rôle de l'historien se borne à expliquer l'action gouver-
GEORGES SOREL
nementale au moyen des idées qui triomphent dans le milieu
des maîtres.
On peut même dire que la démocratie a perfectionné la théorie unitaire : jadis, on supposait que dans un monarchie parfaitement réglée, aucune voix discordante n'avait le droit de s'élever contre le prince; maintenant, on affirme que chaque citoyen a voulu (au moins d'une manière indirecte) tout ce qui lui est commandé; c'est ainsi que les actes du gouvernement reflètent la volonté générale à laquelle chacun de nous est censé participer. Cette volonté générale est possible parce que les pensées des hommes sont, à chaque époque, subordonnées à certaines idées que l'on rencontre à l'état pur chez des personnages parfaitement éclairés, libres de notion traditionnelle et assez désintéressés pour obéir à la voix de la raison. Devant ces idées — que personne n'a et que tout le monde est supposé partager — s'effacent les causes réelles des actes humains, causes que l'on peut, au moins, saisir en gros dans les classes. Les idées dominantes deviennent ainsi quelque chose d'aussi chimérique que l'homme abstrait que Joseph de Maistre déclarait n'avoir jamais rencontré et pour lequel cependant les législateurs de la Révolution prétendaient avoir fait leurs lois. Nous savons aujourd'hui que cet homme abstrait n'était pas complètement fantaisiste; il avait été inventé pour remplacer, dans les théories du droit naturel, l'homme du Tiers-Etat; de même que la critique historique a rétabli les personnages réels, elle doit rétablir les idées réelles, c'est-à-dire revenir à la considération des classes. La démocratie parvient à jeter le trouble dans les esprits, empêchant beaucoup de gens intelligents de voir les choses comme elles sont, parce qu'elle est servie par des avocats habiles dans l'art d'embrouiller les questions, grâce à un
langage captieux, à une souple sophistique, à un énorme appareil de déclamations scientifiques. C'est surtout pour les temps démocratiques que l'on peut dire que l'humanité est gouvernée plutôt par le pouvoir magique de grands mots que par des idées, par des formules que par des raisons, par des dogmes dont nul ne songe à rechercher l'origine, plutôt que par des doctrines fondées sur l'observation.
J'ai pensé qu'il ne serait pas mauvais de soumettre un de ces dogmes charlatanesques à une critique conduite suivant la seule méthode qui puisse nous garantir contre toute duperie, c'est-à-dire à une critique fondée sur une investigation historique des rapports des classes. Ayant trouvé à formuler ainsi quelques remarques qui m'ont paru inté- Fessantes sur l'idéologie bourgeoise, je me suis permis de les soumettre au public. Plus d'une fois, j'ai fait l'école buissonnière; lorsque j'ai rencontré l'occasion d'éclairer l'origine, le sens ou la valeur d'une idée moderne, j'ai cru pouvoir m'y arrêter; plusieurs de ces digressions me seront certainement pardonnées sans difficulté, parce qu'elles peuvent inciter plus d'un esprit doué de curiosité à faire de nouvelles et plus profondes applications des méthodes marxistes. Je me propose bien moins d'enseigner que de montrer comment il est possible de travailler en vue d'une plus grande vérité.
J'ai d'abord publié ces études sur le progrès dans le Mouvement Socialiste (août-décembre 1906); j'ai pu alors constater que mon manque de respect pour les grands hommes que l'Université nous vante était de nature à blesser beaucoup de lecteurs. Revoyant de près mon texte et le remaniant parfois complètement, j'aurais modifié l'allure de ma discussion si j'avais tenu à plaire au public
frivole. J'ai conservé le ton que j'avais adopté, non point pour imiter Marx qui se montra toujours si acerbe dans la polémique, non plus que pour attirer l'attention par une outrance de langage, mais parce que j'ai trouvé, à la réflexion, que de toutes les illusions que la bourgeoisie cherche à propager, la plus absurde est le culte qu'elle prétend nous imposer pour des saints laïques infinimeni peu respectables.
Parmi les écrivains qui se donnent pour les représentants officiels de la démocratie française, on remarque pas mal d'admirateurs d'A. Comte; ce qu'ils admirent surtout en lui, c'est l'homme qui prétendait restaurer en France le respect par sa religion néo fétichiste. Aujourd'hui peu de personnes sont assez naïves pour supposer que les prières, les sacrements et les sermons positivistes puissent avoir grande influence sur le peuple; mais on met tout en œuvre pour développer la vénération envers les hommes plus ou moins illustres que la démocratie a adoptés pour héros. Beaucoup de gens espèrent que si les masses en viennent à accepter ce culte de ces prétendus représentants de l'humanité, elles auront peut-être aussi quelque respect pour les orateurs qui font profession de propager ce culte, d'autant plus qu'il n'y a pas une si grande distance entre les nouveaux saints et leurs prêtres. Ce sont donc leurs propres intérêts que soignent nos démocrates, en soignant, avec tant de soin, les gloires du dix-huitième siècle. Rétablir la vérité historique n'est donc pas seulement une question de science; c'est aussi une question d'un intérêt pratique immédiat.
(Les illusions du Progrès, p. 9-12, Rivière.)
HENRI POINCARE
Dans quatre volumes célèbres : la Science et l'Hypothèse, Science et Méthode, la Valeur de la Science, Dernières Pensées, Henri Poincaré a exposé l'essentiel de ses idées philosophiques.
Ses réUexions sont strictement limitées à la philosophie dans ses rapports avec la science et on y chercherait en vain l'expression d'une théorie métaphysique quelconque. C'est que Henri Poincaré, passionnément épris de la science, entendait limiter à celle-ci l'activité de sa pensée et n'avait aucune foi dans toute théorie ne reposant pas de près ou de loin sur l'étude de la nature. H avait, déjà très Jeune, cet état d'esprit et M. Raymond Poincaré, au (Tours d'un entretien qu'il a bien voulu nous accorder, nous a conté qu'au moment où il était étudiant en lettres, son cousin ne lui ménageait pas les boutades sur l'utilité de ses études métaphysiques. La science a donc été pour Henri Poincaré la seule règle d'action, et non content d'accroitre son patrimoine comme mathématicien et physicien de génie, il a voulu l'examiner en philosophe.