LES PROBLEMES METAPHYSIQUES ET LES DIFFERENTS TYPES D'EXPLICATION
Le problème métaphysique par excellence est assurément celui du pourquoi du monde? Cette question, formulée primitivement par des peuples doués d'une mentalité anthropomorphique, pose un pseudo-problème, qui est évidemment insoluble, surtout lorsqu'on l'aborde avec une mentalité positive, et qu'on en requiert une solution scientifique. En effet, elle repose sur l'extension à tout l'Univers de la logique intentionnelle ou téléologique, qui vaut seulement pour expliquer les actions des hommes, c'est-à-dire dans le cas d'êtres doués de conscience, capables en tant que tels d'imaginer les conséquences de leurs actes et pour qui la représentation de certaines conséquences à réaliser est déterminante de certaines décisions. Or, l'existence de tels êtres représente une réussite exceptionelle dans l'ensemble du Cosmos; et, appliquer au Cosmos ce qui n'est vrai que d'eux seuls, constitue une gigantesque extrapolation que rien ne légitime et à laquelle répugne tout esprit scientifique. Les choses sont; elles n'ont pas besoin de pourquoi, car rien n'indique que l'on soit en droit de les assimiler à un individu unique doué de représentation, ou aux effets d'une cause intelligente qui agit en vue d'une fin.
Le problème métaphysique, non moins angoissant, de la cause première de l'Univers, est lui-même, tel qu'on l'entend communément, un pseudo-problème, issu, pour une part, de la conception anthropomorphique du monde; et pour une autre, du type d'explication ontologique.
La conception anthropomorphique attribue la production de tous les phénomènes à des agents, visibles ou invisibles, semblables à l'homme, c'est-à-dire doués comme lui de vie psychologique. Dès lors, le Cosmos requiert une cause semblable à l'homme, mais qui surpasse l'homme en excellence, en puissance de conception et en efficace, de toute la distance qu'il y a entre le Cosmos et les objets ouvrés ou les mécanismes agencés par la main des hommes. Cette cause première est Dieu, qui est le grand horloger invisible de cette horloge visible qu'est le monde. Si l'on invoque le principe de la suréminence de la cause, on affirme du coup la transcendance du Créateur à l'égard de la créature. Il est vrai que cette théorie soulève deux autres problèmes métaphysiques, qui sont, eux aussi, deux pseudo-problèmes. Le premier est celui de la cause de Dieu lui-même ou de la possibilité d'une cause inconditionnée conditionnant toutes les autres. Le second est le problème du mal métaphysique : comment le parfait a-t-il pu engendrer l'imparfait? Comment du plus a pu surgir le moins?
Abordé avec une mentalité métaphysique, qui en requiert une explication ontologique, le problème de la cause première se pose en d'autres termes. Le morcellement des êtres, opéré par la transcription conceptuelle des choses, nous conduit à penser que la cause est radicalement séparée de son effet, si bien que l'effet n'est pas contenu dans la cause d'une manière latente, ni ne lui est substantiellement équivalente. On en arrive à considérer la cause comme hétérogène à l'effet. Si l'on admet l'universalité du principe de causalité : Toute chose a une cause, et si l'on se demande quelle est la cause du monde, on est conduit à la concevoir comme distincte de lui. C'est la façon ontologique de poser le problème de la cause première. Ce problème s'évanouit avec
LOUIS ROUGIER
une conception moins vicieuse de la notion de cause. Ce que nous appelons communément la cause d'un phénomène, ce n'est nullement son antécédent inconditionnel : c'est une circonstance nécessaire, mais non suffisante, de la production de ce phénomène. La notion de cause ne s'applique rigoureusement que dans un cas : le cas d'un système isolé. Etant donné un système isolé et un état de ce système à l'instant dt, la cause de ce système est l'état immédiatement antérieur t, qui est énergétiquement équivalent au suivant. L'Univers, pris en sa totalité, est, par définition, un système isolé. Tout ce que requiert le principe de causalité, appliqué à l'ensemble de l'Univers, c'est alors que chaque état du Cosmos soit déterminé par l'état immédiatement antérieur; c'est qu'il n'y ait pas de commencement absolu, conformément au principe du déterminisme et au principe de la conservation de l'énergie : c'est, en un mot, que le monde soit régi par des équations différentielles. Le principe de causalité n'implique donc pas l'existence actuelle d'une série hiérarchique de causes subordonnées, suspendues à une cause inconditionnée, comme le croyaient les Scolastiques, en vertu du principe de l'éminence de la cause et du principe aristotélicien il faut s'arrêter. Il n'implique pas qu'il y ait une cause première, car la cause de chaque état actuel du Cosmos est l'état immédiatement antérieur, et cela, par récurrence, indéfiniment. Le problème de la cause première du Monde, tout comme celui de la cause finale, est un pseudo-problème.
Il semble que la théorie précédente ne nous satisfasse un instant que pour nous abîmer dans une difficulté autrement plus considérable. « Nous sommes engloutis, dit Maeterlinck, dans un Univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace, et qui n'a pas plus commencé qu'il ne
finira... L'étendue de l'éternité d'hier et celle de l'éternité de demain sont identiques. Tout ce que fera cet Univers, il doit l'avoir déjà fait, attendu qu'il a eu autant d'occasions de le faire qu'il en aura jamais... Il a nécessairement tenté dans le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans l'avenir, et tout ce qui a précédé, ayant eu les mêmes chances, est forcément égal à ce qui suivra (1). » Cela veut dire que, si 1 on admet que le monde n'a pas de cause première, il n'a pas de commencement absolu dans le temps. Dès lors, une éternité a précédé l'instant présent et une éternité le suivra; et, le monde ayant épuisé par le passé toutes les transformations qu'il pourra jamais réaliser dans l'avenir, il en résulte qu' « il y a eu autrefois une infinité de mondes semblables aux nôtres ». C'est l'hypothèse du Retour éternel, soutenue par Nietzsche (2) et par toutes les Ecoles philosophiques de l'Antiquité.
Ce qu'une pareille conception a de désespérant, nous l'avons rappelé plus haut. Métaphysiquement, il y a quelque chose de navrant à penser que le Monde est sempiternellement astreint à une éternelle tâche de Sisyphe. Mais un peu de réflexion montre que cette conception ne s'impose pas nécessairement.
Les Anciens l'admettaient, parce qu'ils ne concevaient pas de devenir éternel autrement que sous la forme d'un mouvement circulaire, « image mobile de l'éternité immobile ». Mais, on peut concevoir, comme Clausius, que le Monde ne repasse jamais deux fois par le même état, et que toutes ses transformations subissent une orientation fatale, qui l'achemine vers un état limite qu'il ne parviendra jamais à attein-
(i) M. Maeterlinck, Les Sentiers dans la montagne, p. 159-160. (2) Die Wiederkunft des Gleichen, Entwurf {Sommer, 1881); Sàmmtl. Werke Bd V.
LOUIS ROUGIER
dre, à l'image d'une hyperbole qui se rapproche toujours de son asymptote, sans jamais s'identifier avec elle. Les Modernes qui admettent le Retour éternel tiennent les éléments des choses pour limités et déterminés une fois pour toutes; ils en concluent que leurs combinaisons sont en nombre fini et doivent déjà s'être réalisées un nombre infini de fois au cours du temps (1). Mais il n'en est rien. D'une part, lorsque, sous le nom d'éléments, nous désignons des constituants de toutes choses absolument invariables, nous sommes victimes de l'illusion réaliste. Les atomes ont une vie moyenne, au terme de laquelle ils se transmuent. Il semble que les électrons qui les constituent soient substantiellement invariants; mais ils ne sont pas fonctionnellement invariaats, ce qui seul importe : leurs fonctions physiques et chimiques varient suivant qu'ils sont libres ou englobés dans les architectures atomiques, et, dans ce cas, suivant la place, plus ou moins périphérique, qu'ils occupent dans l'édifice de l'atome. On peut donc parler, d'une façon absolue, d'un nombre fini et fixe d'éléments invariables. D'autre part, conclure, de ce que les combinaisons susceptibles d'être réalisées par un nombre fini d'éléments sont limitées, à ce qu'elles doivent se succéder circulairement, est une inférence aussi fautive que l'assertion suivante : aux jeux de hasard, les cas qui peuvent se réaliser à chaque coup étant en nombre fini et même très restreint, les séries de coups doivent se reproduire identiquement au bout d'un temps plus ou moins long, si bien qu'en consultant les permanences enregistrées pendant un nombre suffisant de siècles, on pourrait gagner à coup sûr. Cela veut dire que,
(i) Cf. G. Le Bon, L'Homme et les Sociétés, IP partie, Résumé, p. 420.
même si les combinaisons des éléments de la matière cosmique étaient un nombre fini, il ne s'ensuivrait nullement que leur succession dût se reproduire dans le même ordre : l'ordre de succession pourrait être continuelement varié. De plus, si l'on tient compte que les éléments des choses évoluent (comme les atomes), ou changent de fonctions suivant la place qu'ils occupent dans les édifices matériels (comme les électrons), il faut abandonner l'idée d'un nombre fini et déterminé de combinaisons possibles, de sorte que la probabilité d'un Retour éternel devient absolument négligeable. Une difficulté plus grande est la suivante. Si le monde n'a pas commencé, comment une éternité de temps a-t-elle pu s'écouler jusqu'à l'heure actuelle, le propre d'une éternité étant d'être inépuisable? La difficulté n'existe, que si l'on admet un temps universel, qui se comporte, à l'égard des phénomènes, comme une variable indépendante. Mais, un temps de cette sorte n'est qu'une entité métaphysique, une abstraction réalisée : aucune grandeur physique ne lui correspond. Tout d'abord, on ne saurait parler de temps, là où il n'y a pas de changement, si bien qu'un monde perpétuellement identique à lui-même ne serait pas un monde éternel, mais un monde extemporané. Ensuite, la physique de la relativité nous enseigne qu'il n'y a pas de temps absolu, qui puisse servir à établir une chronologie universelle des événements de l'Univers. Il n'existe physiquement qu'un temps local, propre à chaque fragment de matière, qui varie, en fonction de son état de mouvement par rapport à d'autres masses environnantes, ou suivant le potentiel du champ de gravitation qui le baigne : il y a un temps propre à chaque canton de l'Univers, un temps terrestre et un temps solaire qui ne sauraient être confondus. Mais, chaque fragment individuel de matière, tel que la Terre ou
LOUIS ROUGIER
le Soleil, a un commencement et une fin en tant que tel. On ne peut physiquement parler que d'un temps terrestre, d'un temps solaire, d'un temps stellaire qui, comme tel, a commencé et est nécessairement limité, si bien que le vertige métaphysique d'une éternité écoulée s'évanouit. Le monde peut fort bien être un milieu en équilibre statistique. On peut concevoir alors, en vertu du calcul des probabilités, qu'il se réalise en des régions singulières de ce milieu, extrêmement espacées, des combinaisons extraordinaires, amenant la rupture de l'équilibre statique primitif. Un monde particulier prend alors naissance, avec la succession de ses phénomènes qui scandent le rythme du temps; mais sa durée n'est pas indéfinie : ce monde, en vertu du principe de Carnot-Clausius, finit par retourner à la confusion originelle, c'est-à-dire à l'équilibre statique primitif qui exclut toute notion de temps. De même que, dans un corps tombé en léthargie ou frappé de mort, on ne sent plus battre le pouls de la vie : pareillement, pendant les périodes et dans les espaces où règne l'équilibre statique, cesse de battre la cadence du temps. La suite du temps peut être ainsi discontinue, si bien que, sans enfreindre le principe du déterminisme ni celui de la conservation de l'énergie, l'histoire de chaque monde particulier aurait un commencement individuel.
L'antinomie soulevée par Kant au sujet de l'espace provient, elle aussi, de notre tendance à hypostasier les concepts. L'espace sensible, le seul qui s'accompagne de représentation, est fini. Notre champ visuel par exemple, à un moment donné, est limité. Mais l'expérience nous enseigne que, transportés à sa périphérie, nous embrassons un nouveau champ visuel, et ainsi de suite indéfiniment. Notre imagination conçoit la répétition sans fin du processus ainsi
amorcé. Nous en venons alors à former l'idée abstraite d'un espace infini et absolu. Que si nous réalisons cette idée, comme Newton, nous voyons surgir le redoutable problème métaphysique suivant : l'espace absolu existant indépendamment des corps, comment l'assemblage des corps, qui constitue le monde matériel, est-il réparti dans ce vide infini; l'occupe-t-il en entier, ou, dans le cas contraire, quelle est la raison suffisante de sa distribution actuelle? Le problème disparaît, dès que l'on rejette l'idée d'un vide infini, comme étant une entité métaphysique sans consistance physique. Dans la nouvelle physique de la relativité d'Einstein, il n'y a pas d'espace absolu et infini. L'espace n'est pas le vide amorphe des Newtoniens, mais le champ de gravitation pur, qui prend naissance partout où le tenseur matériel est différent de zéro. Le champ de gravitation n'est pas coextensif à l'espace, il est créateur de l'espace; il détermine son étendue et ses propriétés métriques, si bien que, là où s'arrêtent les champs gravifiques, engendrés par la matière et l'énergie, il n'y a pas le vide infini, mais le néant. On peut appliquer au monde ce que Damuscius disait de l'être en soi : « l'être est partout entouré de non-être ». Le problème des rapports du monde et de l'espace cesse alors de se poser, dès que l'on cesse de considérer les deux termes en présence comme indépendants (1). Nous avons montré ailleurs comment s'évanouit pareillement le problème de l'action de l'impondérable sur le pondérable (2), issu lui aussi du réalisme ontologique, le problème de l'action de l'esprit sur le corps, du moral sur le physique étant de même sorte. Sans poursuivre davantage
(i) Cf. L. Rougier, Les Erreurs systématiques de l'intuition, ap. Rev. Met. et M or., septembre-octobre 1919, p. 603-611. (2) L. Rougier, La Matérialisation de V'énergie, Paris, 1919.
LOUIS ROUGIER
ces exemples, on entrevoit la possibilité d'échapper à l'agnosticisme d'Auguste Comte, d'Herbert Spencer et de du Bois- Reymond. En effet, pour qui s'est dépris de rniusion anthropomorphique et de rniusion réaliste, les problèmes métaphysiques apparaissent comme des pseudo-problèmes, qui sont réputés insolubles, non par suite d'une incurable infirmité de Vesprit humain, mais parce que ce sont des problèmes mal posés, correspondant à des données inconsistantes, issues de types d'explication erronés.
« Nous faisons la vérité de ce que nous croyons et la beauté de ce que nous aimons » a dit un sage. C'est nous encore qui, donnant une âme à la nature, prêtons des larmes aux choses et d'un paysage impassible faisons un état d'âme. Mais bien surtout, c'est nous qui créons le mystère du monde, en le peuplant d'énigmes salutaires, augustes et redoutables. Elles en font l'intérêt, en stimulant sans trêve notre curiosité; et elles le rendent supportable, parce que le mystère, c'est la possibilité de rêver aux possibles. L'agnosticisme est la dernière forme du sentiment religieux; il correspond aux mots de Renan : « Gardons une place, dans les funérailles, pour la musique et l'encens. » Il est le dernier asile de l'espérance, le suprême refuge de la foi, sans lesquelles la vie du plus grand nombre serait intolérable. Et, pourtant, l'agnosticisme n'est pas le dernier mot de la philosophie. De même que la profusion du monde sensible, coloré et sonore, n'est qu'une apparence subjective, due à l'élaboration consciente dans les centres nerveux, sous forme de sensations, des impressions qui assaillent nos sens; ainsi, les problèmes métaphysiques, qui causent notre élévation et notre tourment, notre noblesse et notre détresse, qui confondent la sagesse bornée des dogmatiques, qui nous délivrent du ridicule d'être pédants, qui sauvegardent l'aris-
tocratie du devoir en lui faisant courir le risque de n'être peut-être que duperie, ne sont vraisemblablement que problèmes illusoires, issus de fallacieuses analogies, des mirages de notre imagination et de l'hypostase de nos concepts. Mais, ayant déjà fait le sacrifice de croyances qui lui furent chères, parce qu'elles étaient tutélaires et consolantes, l'homme ne se résignera pas aisément à renoncer à l'Inconnaissable. On accepte plus facilement d'ignorer que de se rendre à l'évidence qu'il n'y a rien à découvrir. Nous consentons à ce que le monde soit une cruelle énigme; nous nous révolterions à la pensée qu'il n'y ait point d'énigme et que les choses soient simplement en leur transcendante amoralité. VIgnorabimus reste la formule de notre ultime consolation et de notre invincible espoir.
(Les Paralogismes du Rationalisme, p. 512-521. Alcan.)