Do latin vagui, errant
NICOLAS DADIER
passage d'une crudité naïve), elle s'extasie devant le divin bambino, et, tandis que la crèche s'illumine,
Elle se sent légère, et disposte et joyeuse.
Lève son petit Dieu, l'enveloppe, soigneuse,
De blancs drapeaux de linge, et, fauste de berceau.
Dans la crèche le met, sur un petit faisceau
De foin sec ramassé sous les fumantes bouches
De leurs deux animaux qui n'estoient point farouches,
Ains, soufflant un tiède air sur le divin enfant.
Pitoyables alloient ses membres réchauffant.
On ne saurait trop louer Dadier d'avoir conservé à cette scène une simplicité, une familiarité, qui la font paraître plus sublime; comme l'Evangile même, comme les peintres primitifs, il arrive, par les moyens les plus humbles , à une douce et saine émotion.
Je passe sur les autres faits de la vie de la Vierge, car il me paraît surtout intéressant de citer les vers où Dadier parle de l'ordre des Carmes, le sien, de sa priorité et de sa suprématie sur les autres ordres religieux. Par un ingénieux détour, il fait dire au vieux Siméon, saluant la venue de Marie au temple, le jour de la Purification :
... Le Carme sur son faiste Un ample et digne honneur longtemps y a t'app reste, Et dans ses antres coys te nourrit sainctement Des fils qui, revestus d'un blanc habillement, Tesmoignent la candeur de ton âme très pure... Iceux par grand amour d'un éternel bien Le sacré nom du mont joindront avec le tien.
NCIOLAS DADIER
Une saison viendra que les troupes fidelles,
En mémoire de toy, d'hosties solemnelles
A ce jour couvriront tes autels parfumez,
Et dévots porteront des cierges allumez
Cheminans d'un long ordre, et d'une alleure grave ;
Et le prestre, vestu d'un manteau riche et brave,
Entonnera mes vers d'un accent gracieux,
Et dévot, remplira le temple spacieux
Des odeurs de l'encens dont la vapeur montée
Par les postes de l'air bien loin sera portée...
Dans une description du mont Carmel, sorte de hors-d^œuvre qu'il intercale dans son poème, Dadier reprend ce thème de la glorification de son ordre, « Mont saint par excellence, s'écrie-t-il, qui, comme une vigne féconde, »
De ses heureux rameaux a remply tout le monde : Le silence éternel des Chartreux vient de là. De là plusieurs brebis sainct Benoist appela ; De là les mendians qui le bourgeois d'Assise Tiennent pour leur autheur, ont la manière apprise De se chausser de bois, et d'un cordon chanvreux Durement resserrer leur habit plantureux ; De là vindrent aussi les hermites austères Qui jadis habitoient les déserts solitaires ; Et ce lieu sainct encor l'origine donna A ces doctes prescheurs que d'Espagne amena Le grand sainct Dominic...
Jusque dans cette énumération, dans ce défilé de moines, des traits imagés, des expressions neuves et hardies font songer à la brillante et sonore école de Ronsard. Dadier est un vrai disciple, un peu attardé,
NICOLAS DADIER
du chef de la Pléiade ; il a les défauts de goût et de mesure de Ronsard, il appelle les anges, bourgeois du Paradis, les hommes, des terre-ne\, le soleil, le perruque Titan ; mais il retrouve, par maintes échappées, la grâce et le charme. Veut-il peindre une âme en peine, il la compare à un oiseau :
Comme la tourterelle, après que par la mort,
Chétive, elle a perdu son bien aymé consort,
Vole parmy les champs, seulette et vagabonde,
Des ruisseaux cristalins n'osant plus boire l'onde,
De crainte qu'y ayant le pourtraict aperceu
De son defFunt amant, son dueil ne soit accreu,
Et tousiours va gémir ses lamentables pertes
Dessus les rameaux secs, non sur les branches vertes.
S'agit-il d'exprimer la consolation de la Vierge devant son fils ressuscité, Dadier évoque les fleurs qu'une pluie bienfaisante a rafraîchies, revivifiées.
Comme quand de Phœbus les chaleurs violentes De la plaine ont flestry les herbes verdoyantes. Si quelque vent nouveau fait du Ciel tost après Tomber l'humide pluye au giron de Cérès, Soudain la vigueur rentre en l'herbe printanière, Et les champs sont remis en leur beauté première. Les narcisses fleuris vont leurs testes haussans. Le Delphique laurier donne un ris blandissant, Et par les vagues champs les Napées mignardes Réveillent le plaisir de leurs danses gaillardes.
Un seul vers, sobre et précis, donnera l'idée de l'intervention d'un sage dans une réunion tumultueuse :
Comme l'eau répandue éteint la chaulx fumeuse...
NICOLAS DADIER
Elle est représentée au vif, d'ailleurs, cette tapageuse assemblée :
Un murmure confus, une sourde cririe Va bruiant çà et là par chaque galerie; Partout on s'entrepresse et de pieds et de mains Et de poitrine encor, comme quand les Romains Estoient tous amassez au théâtre publique. Pour voir le passe-temps de quelque jeu tragique.
L'harmonie imitative a été cherchée et rendue dans les deux vers suivants ; on dirait qu'ils s'enlèvent à grand'peine et d'un souffle haletant, comme ceux que La Fontaine a mis au début de sa fable, le Coche et la Mouche :
Car comme un charriot plus d'ahan va souffrant, Dessous la pesanteur de quelque fardeau grand...
Des vers détachés, de courts fragments d'une aussi heureuse venue, ne sont pas rares dans la Parthenice Mariane ; j'aurais pu multiplier les exemples ; mais il est plus malaisé d'y trouver un morceau de quelque étendue, d'un ton soutenu, digne enfin d'une Anthologie ; je me suis arrêté à ce tableau de la nature, se parant de toutes ses séductions pour saluer la Vierge, qui va visiter sa cousine Elisabeth :
... La terre verdoiante De joye tressaillit sous sa pudique plante, Et retinst longuement dessus son dos pressé De ses pieds diligens le vestige trassé. Toute la région admira de sa face La pudeur, la beauté, la nonpareille grâce ;
NICOLAS DAUIER I |
Les campagnes rioient, les Nymphes forestières Peignirent le printemps de leurs vertes crinières, La terre fleurit toute, et les champs amoureux Semoient la violette et les lys odoreux ; Des ruisseaux fontainiers l'onde clairement pure Çà et là se rouloit avec un doux murmure; Les cousteaux d'Assyrie alloient leur dos haussant. Et l'orgueilleux Thabor son coupeau fléchissant Par humble révérence ; et Carmel de sa cime Sa dame apercevant, courba son chef sublime ; Un gracieux zephir replioit doucement Les pins et les ciprès alternativement ; Voletant à l'entour de la face pourprée Et du col et du sein de la Vierge sacrée, Cérès montroit son dos de richesses couvert Et le ciel balayé rioit d'un front ouvert.
Je laisse à de plus savants, à des critiques de profession, le soin de censurer ces vers, assurément peu classiques; j'aime, quant à moi, leur charme sans apprêt et leur simplicité gracieuse, heureux d'avoir retrouvé une fois de plus, en Bretagne, les vestiges de cette école de Ronsard, que je n'étudie jamais — comme Montaigne, Térence — « sans y treuver quelque beaulté et grâce nouvelle. »
Cette notice était terminée, quand M. le baron de Wismes a bien voulu me communiquer un rarissime volume breton : Les Devis du catholique et du politique...^ de Frère Le Bossu. (Nantes, Nicolas des Marestz et François Faverye, iSSg.) En tête du troisième devis, est un sonnet adressé à M. nostre Maistre Le Bossu [sic]., par F.-N.Dadier, carme. Ce
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sonnet, qui est, sans aucun doute, Tœuvre de l'auteur de la Parthenice Mariane, est écrit avec vigueur et fermeté. Le voici :
T'oyant, mon Le Bossu, d'une attentive oreille, Dans le Temple prescher nos fidelles Nantois, J'admire ta doctrine et ta diserte voix, Et ton zèle, et ta grâce à nulle autre pareille.
Mais ton sacré livret me ravit de merveille, Dont le discours a tant d'efficace et de poids, Pour nous faire abhorrer un tas de meschans Rois, Qu'il faut que nuict et jour à te lire je veille.
Vous qui oubliez Dieu et perdez vostre foy. En suivans le party d'un infidelle Roy, Lisez ce beau livret, malheureux Politiques,
Et quittant vostre fausse et vaine opinion, Embrassez, je vous pry, nostre saincte Union, Sans plus ainsy vous perdre avec les hérétiques.
Cette pièce nous peint Dadier ligueur résolu ; mais je veux croire qu'il ne le fut jamais que sur le papier, et qu'il fit franchement sa paix avec Vinfidelle Roy.
Olivier de Gourcuff.
BAUDEVILLE
(dates inconnues.)
E ne connais que deux ouvrages dramatiques, en vers, écrits au XVI P siècle par des Bretons, la Zoanthropie, de François Auffray, et la Légende de saint Armel^ de Messire Baudeville. Nous manquons absolument de détails biographiques sur ce dernier personnage : il était, savons-nous seulement, prêtre et maître d'école en la ville de Ploè'rmel ; il eut l'idée de mettre en vers français la vie merveilleuse du patron de cette ville, et, le i6 août 1600, fit réciter par ses élèves cette légende dramatisée. M. Ropartz a bien mérité des lettres bretonnes en faisant imprimer, pour la première fois, en i855, l'œuvre de Baudeville, qui a été jouée en Bretagne jusqu'au début de la Révolution; mais, quel que fût le soin qu'il a apporté à la revision, à la comparaison des manuscrits, il n'a pu se flatter de nous donner le texte même de Baudeville. Les copies que M. Ropartz a
14 BAUDEVUXE
pris la peine de lire sont hérissées de fautes ; elles offrent les disparates les plus choquantes, un mélange d^archaisme et de platitude moderne. Malgré les efforts, souvent heureux, deFéditeurpour séparer le bon grain de l'ivraie, il est impossible de se prononcer sur la valeur littéraire de Fœuvre ; mais, au point de vue historique et à celui de la composition, cette œuvre reste intéressante. Nous nous trouvons parfois en présence d'un mystère du moyen âge, avec des apparitions d'anges et des échappées sur l'enfer ; parfois aussi, une scène pleine de vie et de réalisme, un contraste énergiquement indiqué, font songer au drame de Shakspeare. Les gueux, les matelots, les paysans, le bourreau et ses aides, les gens d'armes et les chevaliers forment une galerie curieuse, un tableau animé de la société française et bretonne, à la fin du XVl^ siècle ; un passage que M. Ropartz a connu trop tard, et qui n'a pas pris place dans son livre, fait, avec un cynisme qui commente les excès de la Ligue, l'apologie du meurtre accompli par ordre divin. Toutes ces causes, et le caractère breton de l'oeuvre, sa topographie, si je puis ainsi parler, m'ont engagé à en présenter une analyse succincte, accompagnée d'extraits qui la feront apprécier.
Après un prologue qui recommande à l'attention du public breton ce sujet d'intérêt tout local, nous voyons Armel, dans son manoir d'Angleterre, répandant ses bienfaits sur les pauvres du pays ; parmi ces mendiants, il y a de sinistres drôles, des gueux
BAUDEV1LLE i 5
comme ceux que Callot excelle à crayonner : un fragment de dialogue entre trois de ces aimables compères à qui Armel vient de faire l'aumône, donnera l'idée de ces mœurs de bas étage que Baudeville se complaît à dépeindre :
PREMIER GUEUX
Allons boire d'abord chaque un coup d'eau-de-vie, Ensuite au cabaret.
DEUXIÈME GUEUX
Combien t'a-t-il jeté ?
Avant que nous sortions, je veux qu'il soit compté.
TROISIÈME GUEUX
Tu n'auras pour cela nul besoin de me battre, Va, j'ai trente-trois sols.
DEUXIÈME GUEUX
Combien de deniers ?
TROISIÈME GUEUX
Quatre.
PREMIER GUEUX
C'est, je crois, à chacun, onze sols, un denier.
DEUXIÈME GUEUX
J'aurai le quatrième, ayant parlé premier.
PREMIER GUEUX
Tu pourrais bien plutôt avoir dessus l'oreille. J'aurai mon tiers, ou bien je prendrai la bouteille.
l6 BAUDEVILI.E
DEUXIEHK GUEUX.
Par le ventre saint-gris ! non, tu ne l'auras pas.
PREMIER GUEUX
Je te ferai sentir la force de mon bras.
DEUXIÈME GUEUX
Zeste !
PREMIER GUEUX
Tu veux savoir combien ma poigne pèse.
TROISIÈME GUEUX
Assommez-vous, marauds ! bon jeu, dont je suis aise.
On devine le dénouement : le troisième larron emporte l'argent pendant que les deux autres se battent. — Cependant Armel, semblable à saint Fiacre qui quitta « la seigneurie d'Ybernie » pour se faire ermite en Beauce, se résout à abandonner parents et amis pour aller porter l'Evangile dans la Bretagne encore idolâtre. Il s'embarque avec deux fidèles disciples qui ont grand peur du mal de mer ; pendant la traversée, les matelots Tranchemarée et Tournevent entonnent une chanson de bord, assez semblable à celle que Shakspeare intercala dans la Tempête, pour plaire à la populace de Londres.
Approchez-vous, mesdames, Ne craignez pas les eaux, Pour éteindre vos flammes Entrez dans vos vaisseaux.
BAUDEVJLLE
Pour bien aimer Faut être homme de mer.
Les matelots Aiment au sein des flots
Une tempête furieuse, moins plaisamment décrite que celle de Pantagruel, est miraculeusement apaisée par l'intercession de saint Michel. Nous voici sur la côte bretonne, au port de Penohen ; puis à la cour du Duc, qui se renseigne sur les intentions d'Armel ; puis nous passons, avec une rapidité vertigineuse, à la cour du roi de France, Childebert, qui dépêche son messager Verdelet pour lui amener un sage et pieux conseiller sur qui il puisse se reposer de ses affaires spirituelles et temporelles.
La quatrième journée est des plus touffues et des plus curieuses ; la scène représente, d'un côté, une petite chapelle où entrent Armel et ses disciples, de l'autre, un temple païen et une villa romaine. Un entretien fort vif s'engage entre deux couples d'amoureux qui sortent du temple.
Nous sommes en humeur de prendre du plaisir,
dit l'un des galants, et l'autre reproche à ses compagnes « d'avoir un peu trop de sériosité. » Armel, qui survient avec ses disciples, fait un petit cours de morale, assez mal accueilli par la demoiselle Pégasis qui lui répond :
Bon pour en faire accroire à de petits garçons, , Qui se laisseroient prendre en guise de poissons ;
l8 BAUDEVILLE
Pour moi, je veux danser, attendant l'aventure Que prédit, dites-vous, votre saincte Ecriture ; Nous nous divertirons, malgré vous et vos dents. Allez vous promener avec vos deux pédants.
Le pauvre saint bat en retraite, poursuivi par des quolibets de foire: Adieu, Gaultier ! Adieu, Gilles! Adieu, Guillaume! Quand il est parti, les plaisanteries continuent, plus salées encore ; on danse, on boit, on rit,
Hippocrate, à mon sens, n'étoit qu'un assassin, Vive le seul Bacchus, c'est le vrai médecin ! Je vous jure, et, ma foi, vous n'avez qu'à me croire. Qu'un pot de vin vaut mieux qu'un tonneau d'eau de
[Loire.]
Mais un châtiment terrible frappe bientôt ces débauchés : atteints de la lèpre, méconnaissables, ils se traînent aux pieds d'Armel, qui leur fait abjurer leurs erreurs, les baptise et les guérit ; animés du saint zèle de Polyeucte, les néophytes ne veulent-ils pas maintenant briser les images de leurs anciens dieux.
Que je puisse raser le temple de Diane !
Il fait beau voir un temple à cette courtisane !
Le saint est obligé de jouer près d'eux le rôle modérateur de Néarque. Après cet épisode de haut goût, voici que paraît le courrier du roi de France, qui a mis la main sur le sage réclamé par son maître.
BAUDEVILLE I^
Armel, que la voix publique a désigné, résiste et ne cède qu'à une seconde et plus pressante injonction. Devenu conseiller du roi de France, il le dissuade de lever de nouveaux impôts et se fait des ennemis acharnés de deux courtisans dont il démasque la cupidité ; nous trouvons, un peu après, ces deux maltôtiers complotant de Fempoisonner. — Pour faire diversion à ces idées sinistres, le naïf auteur met en scène un tors et un aveugle qui viennent d'être guéris de leurs infirmités par Armel ; le tors médite d'aller retrouver sa femme, mais l'aveugle l'engage à n'en rien faire :
Dis plutôt qu'on ne peut, sans être en rêverie, S'affliger quand on vient à perdre une furie. Qui n'est pas, le matin, plus tôt en cotillon, Qu'elle commence à faire un triple carillon !
Cet intermède, plaisant écho des fabliaux du moyen âge, des contes du XVI*' siècle, est suivi d'une apparition de l'ange Raphaël qui prescrit à Armel de retourner en Bretagne, pour délivrer les habitants d'un monstre qui ravage le pays ; par ce départ le saint évitera aussi les embûches qu'on lui prépare. Armel obéit et quitte la France, malgré les prières instantes du roi.
Les trivialités abondent dans {ajournée suivante ; le complot des deux maltôtiers a été éventé, ils sont saisis et condamnés au dernier supplice. Voici un échantillon de l'atticisme du valet du bourreau, maître Clément :
20 BAUDEVILLE
J'ai, ma foi, grand besoin d'une bonne pratique,
Je ne gagne plus rien, j'en suis tout fantastique,
Je m'en vais dérouiller un peu mes grands couteaux ;
et du même, cette apostrophe au peuple, en lui montrant la tête qu'il vient de trancher :
Adroitement, je l'ai, voyez-vous, tronçonnée. J'en couperois, ma foi, cent dans une journée.
Ne croit-on pas entendre Jack Cade, dans Henri VI de Shakspeare, félicitant Dick, le boucher d'Ashford, de s'être comporté , à la bataille de Blackheath , « comme dans son abattoir ! » Baudeville a mis le comble à l'horreur en imaginant une querelle entre le bourreau et ses aides, qui se disputent les hardes des courtisans décapités.
Le drame ne fait qu'un bond en Bretagne. Aux Boschaux, près de Rennes, un serpent monstrueux est établi, il dévore bêtes et gens ; sous nos yeux, il engloutit un paysan, il décime une troupe de chevaliers qui l'attaque à grands coups de lances et de sabres de Damas, sous la conduite même du duc de Bretagne. Il fau. noter au passage le type complaisamment tracé du chevalier lâche^ qui court sus à la bête à son corps défendant allègue la maladie, et finit par dire :
Je me tiendrai toujours dedans l'arrière-garde, Car je n'ai point envie encore de mourir.
C'est à Armel qu'il est réservé de triompher du
BAUOEVtLLE ai
monstre, « de la guivre, » qui, on le devine, symbolise le paganisme encore debout en Bretagne. Il s'y prend d'une façon bien simple, et qui supposait un grand fond de crédulité chez les auditeurs : il passe son étole au coup du serpent, et lui commande, avec des termes d'exorcisme, de se précipiter dans les eaux de la Seiche. Après cet exploit qui lui concilie la faveur populaire, Armel retourne à Penohen; Guibourg, châtelain des environs, plein d'admiration pour le saint, veut que sa terre soit désormais, et pour toujours, appelée Plo-Armel. Cependant la nuit est venue, un ange vient annoncer à Armel que sa mort est proche ; le vertueux personnage expire entre les bras de Guibourg et de ses disciples, demandant qu'on l'enterre
Où les deux bœufs, traînant son corps, voudront rester.
J'ai cherché en vain, dans cette dernière scène, les deux vers, presque grotesques, cités par M. de Kerdanet* ; il est à croire qu'ils figuraient dans une copie fautive, et que M. Ropartzles aura supprimés.
Il y a, certes, de l'intérêt et de la variété dans le drame de Baudeville ; mais le style est presque partout lâche, diffus, sans relief ; j'ai cité, au cours de l'analyse, quelques vers d'une heureuse venue ; voici
* Saint Armel, dans les terreurs de l'agonie, donnant de la soupe aux pauvres:
Ah ! donc, mes chers amis, vous voulez du potage f Si n'en avez assez, en aurez davantage.
22 BAUDEVILLB
encore un fragment du discours d'Armel au roi de France, pour le dissuader de lever des impôts:
Sire, tous ces impôts, ces sortes de gabelles, Sont des inventions diaboliques, cruelles ; Gardez-vous de donner dans telle exaction... Vos provinces ne sont du tout point soulevées, Pourquoi donc les punir par de telles levées ? Sire, bien loin de faire un coup si désastreux. Songez à soulager plutôt les malheureux. Ce n'est pas être roi, mais un simple régent, Que d'amasser ainsi, sans besoin, de l'argent. Pensez y bien : les Rois, au jour du jugement, Rendront compte des biens ravis injustement. Vous n'avez pas besoin. Sire, de ces gabelles, Sinon pour engraisser des sangsues trop cruelles...
Malheureusement cette diction si nette, si précise, ne peut appartenir à Fépoque de Baudeville, où la langue était à peine formée, où le théâtre français surtout bégayait ses premiers essais ; il y a eu, tout au moins, revision d'un copiste habile ; d'autre part, Baudeville peut être innocent de bien des platitudes qui sentent l'école de Malherbe et de Boileau.
L'œuvre a dû garder sa contexture ancienne : l'enchaînement des scènes, le merveilleux naïf, le mépris des trois unités, sont bien du XVP siècle ; mais, à être si souvent transcrite, à subir tant de remaniements, la langue primitive s'en est allée ; c'est comme une monnaie qui a passé par bien des mains, et dont l'effigie est presque effacée.
Olivier de Gourcuff.
N ignore la date exacte de la naissance de François AufFray, ce disciple breton de Ronsard. Notre poète naquit, à la fin du XVI* siècle, dans le diocèse de Saint- Brieuc, probablement en la paroisse de Pluduno, berceau de sa famille. Il composa deux ouvrages, une tragi-comédie [la Zoanthropie ou vie de Vhomme) qui fut représentée et imprimée à Paris, en 1614, et un recueil d'' Hymnes et Cantiques, qui parut à Saint-Brieuc, en 1625. AufFray entra de bonne heure dans les ordres sacrés : dès 1624, il était recteur de la paroisse de Pluduno ; en 1628, il devint trésorier du chapitre de la cathédrale de Saint-Brieuc ; il mourut en cette ville, le 12 novembre i652.
La critique ancienne et moderne s'est montrée envers Auffray d'une rigueur excessive et peu motivée. Colletet, si indulgent pourtant pour l'école de Ronsard, l'abbé Goujet, les auteurs des Biographies,
24 FRANÇOIS AUFFRAV
plus récemment M. S. Ropartz (Etudes sur quelques ouvrages rares écrits par des Bretons au XVII'' siècle) n'ont mentionné la Zoanthropie que pour Paccabler de leurs dédains ; quant aux Hymnes et Cantiques^ ils ont été plongés dans une obscurité profonde jusqu'au Jour où M. Ropartz les en a tirés pour les exécuter sommairement. Auffray a été systématiquement écarté de ce tribunal d'aristarques qui a redressé et réhabilité les renommées poétiques de ses plus humbles contemporains.
Peu de lectures sont, il faut bien l'avouer, aussi ardues que celle de la Zoanthropie ; un sujet, le moins scénique de tous les sujets , paraphrasant jusqu'à la satiété la maxime célèbre, Connais-toi toi-même, de pures abstractions, affublées de noms grecs, mises à la place des personnages, aucune action, des tirades interminables, un style barbare, hérissé de mots pompeux ou vulgaires, pouvaient bien faire perdre patience aux lecteurs de la pièce et provoquer leurs sévérités. Ce n'est que dans les détails qu'Auffray retrouve quelques avantages ; il est quelquefois gracieux, comme dans ce portrait d'une jeune fille:
... Divine Vénus, Oriant de ma joye, aurore sadinette, Les lys vont blanchissant sur sa joue tendrette, Et le corail se rit sur ses lèvres d'où sort Si douce suavité, qu'elle est douce à la mort.
Il ne manque ni d'esprit ni de verve en esquissant cette silhouette d'un Chicaneau de son temps :
FKANÇOIS AUFFKAY a5
Comme il est fagotté!...
Palle, hâve, deffait, squelette, ombre des morts ! Il brouille, fouille, effraye, erre, tourne et tracasse, Comme un vray loup-garou, tousiours de place en place, Jour et nuit lutinant, remuant, feuilletant Griefs dessus griefs, contredicts ; confrontant, Il intime, il adjourne, il tesmoigne, il appelle, Il chicane tousiours procédure nouvelle ; Et, pour rendre un procez de civil criminel, Il le peut, et le fait, s'il le veut, éternel.
Mais ces deux passages, et quelques autres — huit ou dix, tout bien compté — sont de trop rares lueurs qui illuminent cette fresque grise et confuse, la Zoanthropie; presque partout ce n'est que du mauvais Ronsard ou du pire Du Bartas ; seul, l'examen de la pauvreté de notre théâtre, à l'époque où fut jouée la pièce d'Auffray, peut concilier quelque indulgence à l'auteur et rendre moins ridicules les éloges hyperboliques de ses amis bretons, les Guillaume Lucas, les de Lanjamet et les de la Ville-Geosse.
Les Hymnes et Cantiques^ publiés en 1625 à Saint-Brieuc, ont une bien autre valeur que la Zoanthropie ; ce recueil, qui parut à l'instigation d'un prélat ami des lettres et des arts, Mer Le Porc de la Porte, comprend des hymnes traduites du Bréviaire romain, d'autres hymnes plus modernes, quelques cantiques de rythmes variés, deux élégies sur les tourments de l'enfer, des sentences morales en quatrains imitées de saint Grégoire de Nazianze ou appartenant en propre à notre poète. Les Hymnes traduites du Bréviaire sont la partie la plus faible du
26 FRANÇOIS AUKFRAY
volume; quelques traits de V Oraison de Jérémie sq détachent sur ce fond incolore :
Comme les bœufs au joug, nos cols dans les cadaines,
Dispos ou indispos, Bon gré ou malgré nous, en tressuant de peines, Il falloit labourer les infertiles plaines. Et nos travaux estoient sans trêve ni repos.
Déplorables captifs, la faim a peu contraindre
Les bourgeois de Sion De se vendre en Egypte, et de s'en aller pleindre Aux vains Assyriens, afin de les astreindre Anous donner l'aumosne, avec compassion.
Comme pauvres forçats esclaves des gallères.
Du soir au lendemain, Estans bien harassez soubs le faix des misères. On donnoit à chascun pour ses amples salaires, Quelquefois, non tousiours, un noir morceau de pain !
M. Ropartz a cité quelques vers des hymnes des propres de saint Brieuc et de saint Guillaume, deux saints vénérés en Bretagne ; mais il n^ a rien dans ces pièces qui s'élève au-dessus du médiocre. Le lecteur qui feuillette patiemment les Hymnes et Cantiques, est enfin dédommagé de sa peine, quand il arrive aux pièces de l'invention d'Auffray ; c'est ainsi que Tauteur a désigné les poésies qu'il a composées sans le secours d'aucun modèle et, qui, par un singulier privilège, l'emportent de beaucoup sur ses traductions.
Un dialogue ingénieux, mais d'une subtilité fatigante : Du corps et de l'âme au départ l'un de
FRANÇOIS AUFFRAV 27
l'autre, un beau cantique : Qu'il ne faut se fier au siècle, les élégies et les quatrains que j'ai mentionnés, composent à peu près tout l'apport personnel d'Auffray au recueil des Hymnes ; mais c'en est assez pour rehausser le poète, au double point de vue de la pensée et de l'expression. Voici, presque en entier, le cantique, écrit en dizains ; il ne pâlit pas trop à côté de deux chefs-d'œuvre du même rythme, le cantique de Racine, Sur les vaines occupations des gens du siècle, et l'ode de J.-B. Rousseau, Que rien ne peut troubler la tranquillité de ceux qui s'assurent en Dieu.
Mortels! vous fiez -vous au monde ?
Estimez-vous ses vanitez, Ses pompes, sa pourpre féconde.
Et ses triumphes méditez ?
Toutes ces grandes renommées Assurément vont en fumées, Et se dissipent dedans l'air ; Et toutes ces vaines puissances, Qu'idolâtrent vos espérances.
Sont sornettes, à bien parler.
Comme les despouilles légères Des bois volez des Aquillons, Feignent des guerres mensongères Dans le milieu des tourbillons ; Ainsi d'une course fuyarde Un plaisir se perd, se hazarde, Et s'enfuit comme un songe aillé ; Ainsi le prix de nostre attente En s'envolant nous mescontente.
Et n'est rien, s'en étant allé.
SÇ FRANÇOIS AUFFRAY
Comme les lys, les violettes, Soudain flestries du soleil.
Comme les pensées fluettes, Les roses et l'œillet vermeil, Qui ne durent qu'une journée ; Comme l'herbe aussitost fanée Que tombée d'un coup de faux ; Ainsi va la gloire du monde, Qui s'enfuit soudain comme l'onde.
Et se flestrit soubs les travaux.
Fiez-vous plustot aux nuages, Autant inconstans que légers ; Fiez-vous plustot aux orages.
Aux vents, aux fleuves passagers ; Ains fiez-vous aux arondelles, Plustot qu'aux pompes infidelles, , Ny qu'aux fresles charnalitez ; Avalez les eaux de Berose, Plustot, pour mortifère dose, Que l'amer amour des beautez.
Fiez -vous aux dents ravissantes Des lyons les plus affamez, Ains aux harpies frémissantes.
Et aux serpens envenimez ; Fiez-vous plustot aux lamyes, Qu'à ces promesses ennemyes Que le siècle, en vous décevant.
Vous fait en tout tems, à toute heure ; Car l'espérance vous demeure.
Et ne vous repaist que de vent.
Insensé qui fourbis des armes.
Et te fais un habit de fer.
Te précipitant aux allarmes Pour combattre et pour tnumpher,
Quand elles seroient le chef-d'œuvre De Vulcain, le divin manœuvre, De Bronthe et du nud Piragmon, La mort qui te suit et traverse Toutes les armes outreperce Et t'entame cœur et poulmon.
Où sont tous ces foudres de guerre, Saiil, Abner et Jonathas ?
Où ces lumières de la terre, David, Nathan, Ezechias?
Tous, du faiste de leur puissance, Dans la mortelle décadance Sont tombés par sévérité ; Caesars, Souldans et Alexandres, II ne nous reste de leurs cendres Que le renom d'avoir esté.
On a peine à reconnaître dans ces strophes élégantes et fières le poète prétentieusement grotesque de la Zoanthropie ; on le reconnaît aussi peu dans cette grandiose et sinistre peinture des tourments qu'endurent les damnés aux enfers (ceci est extrait de la première élégie] :
Mais voyez aux enfers quelle est la boucherie, Quel carnage sanglant des esprits infernaux. Quel grand fleuve de sang ondoyé en ces canaux, Quels cris, quelles clameurs, quel sac, quelle tûrie 1
Je hérisse d'effroy quand j'œillade leurs formes. Plus laides mille fois que la mesme laideur ; Ainsi qu'un fin Prothée ils changent de grandeur. De couleur, de posture, et de façons énormes.
Cerbère à triple chef, Python, l'Hydre, Gorgone, La Chimère, le Sphynx n'estoient si monstrueux, Et les fables n'ont feint rien si défectueux Que sont tous ces esprits dont l'Orque noir foisonne.
Arrière les brandons des folles Euménides, Les travaux d'Ixion, Siziphe et son rocher ; Non, non, vous ne sçauriez que de loing approcher Des démons infernaux les cruautez avides.
La mort, les cris, les pleurs, la discorde, la rage, Les sanglots, la fureur, le meurtre et le baffroy Mettent à qui mieux mieux ce peuple en désarroy, Et en font à tous coups un furieux carnage.
Icy corps mutilez, delà testes fendues,
Icy les ulcérez, delà les gangrenez,
Et partout mille morts font mourir les damnez.
Et revivre en la mort leurs âmes esperdues.
Vous avez veu, mes yeux, ces perdus pleins de peste, Pleins de chancres baveux, de vermine et de pus. Pleins de roigne en leurs corps, pourris, tronquez,
[rompus,] Corps pleins de mille maux et d'accidens funestes.
Encor vous avez veu les crappaux, les vipères, Les sours, les basilics, les aspics, les dragons, Les couleuvreaux retors de mille lestrigons. Au sein de ces perdus establir leurs repères...
Il court dans ces vers, que personne ne s'est avisé de remarquer, un souffle de vraie poésie, et ce n'est pas le sujet seul qui évoque le grand nom de Dante. On pourrait faire d'heureux emprunts aux quatrains qui terminent le volume ; si les anciens auteurs en
FRANÇOIS AUKFRAY 3i
ont souvent fourni l'idée, AuflFray les a enrichis de traits qui, sous la critique ingénieuse de rajustement et du maintien, visent et atteignent Thomme même. Pibrac, le maître du genre, n'a rien de supérieur à ces Conseils aux jeunes filles, vraiment dignes d'une anthologie :
Fille, je t'accompare à la candeur du lys,
Beau, bien fait, odorant ; telle aussi tu dois estre
Belle, cointe, jolie
Ne frise, ne rostis, ne poudre tes cheveux,.
Et ne porte dessus que bien peu de parure.
Il n'y a rien si beau que la mesme nature,
L'artifice auprès d'elle est un singe hideux.
Ne montre ton beau sein, vray throsne de pudeur ;
Comme les papillons se bruslent aux chandelles,
On bruslera, voyant ces rarctez si belles ;
Mais s'il est laid, pourquoi monstres-tu ta laideur?
Oste moytous ces fards qui gastent ton beau teint, .
Ce villain vermeillon, la pommade, céruse;
Le talc, le blanc d'Espagne, ô filles, vous abuse.
Le beau teint est celuy qui n'est fardé, ni feint.
Use d'un doux parler au plus humble ou testu.
Et qu'on voye toujours la pudeur virginale
S'esgayer sur ton front, comme une rose palle,
Car elle est l'ornement des filles de vertu.
Marche modestement quand tu es en chemin.
Sans, trop libre, hausser soubs le masque ta veue ;
Ces regards égarez, afin d'estre cogneiie,
Tournent le plus souvent à très mauvaise fin.
Ne danse point du tout, ou danse rarement.
Car ce folastre ébat rend mille âmes captives ;
Ces bonds et ces élans sont choses si lascives,
Qu'elles virent * d'un saut le plus fort jugement. Garde toy du caquet à l'office divin ; Dieu chasse de chez luy toute cajoUerie, Ne l'y rameine pas, crainte de sa furie : Celles qui faschent Dieu feront mauvaise fin.
Les trois citations qui précèdent permettent déjà de réviser l'arrêt sévère infligé par Colletât et M. Ropartz à François Auffray ; à ceux qui voudront mieux connaître le poète, le disciple de Ronsard, nous indiquerons une étude approfondie, qui a paru dans une précédente publication de la Société des Bibliophiles Bretons '.
Olivier de Gourcuff.