‹ Anthologie des poetes bretons du 17e siecleChapitre 9 sur 40 · Sous-entendu aussi · texte numérisé non relu

Sous-entendu aussi

Dans les cieux etoillez, l'an septante et deuxième Après mille cinq cens, régnant Charles neufième »,

et, au sujet du Cygne :

Cygne qui sa poitrine argenta d'une etoille Qui l'an mille six cens parut au Ciel nouvelle Du sang de Medicis avec Henry-le-Grand Le mariage heureux à la France montrant...

Mais ce sont là de courtes échappées : Rivière entre décidément en lice pour combattre les opinions cerebrines de Christofle de Gamon ; il a beau les appeler sagettes d'en/ans^ il s'acharne à les discuter et à les réfuter. Du Bartas avait traité de folies les subtiles raisons du docte Germain (Copernic) qui assignait à la terre autour du soleil le mouvement déjà pressenti par Galilée.

Sans donner pour certain

Le journal mouvement de la terre habitable =»,

Gamon avait jugé le système de Copernic une hypothèse sérieuse, plus satisfaisante pour la raison que celle de la mobilité des cieux.

Rivière trouve là Toccasion de rompre une lance contre Gamon ; il laisse tomber ces paroles dédaigneuses :

1. Ce phénomène céleste est attesté par S. Goulart (Commentaire sur le quatrième jour de la Sepmaine de Du Bartas) : « Le neuvième jour de » novembre 1572, apparust vers la teste de Cassiopée, vers le Pôle, une r nouvelle estoille, non jamais veue auparavant, laquelle luisit clairement « l'espace de quelques mois, au grand esbahissement de tous les Astronomes. »

2. Chr. de Gamon, Quatriime jour de la Sepmaine, pages 107 et 108 de la 2* édition (Lyon, Claude Morillon, 1609). — Jottrwa/, adjectif, pour journalier, était vieilli dès le XVII» siècle.

Aucuns l'ont dict ainsi que le ciel reposoit, Et que nôtre planché triplement se mouvoit ; Opinion qui est à mon advis si vaine, Que pas elle ne vaut d'y repondre la peine...

Il y répond pourtant : il est plus noble — dit-il — de se mouvoir que de rester inerte ; donc la première de ces fonctions appartient de droit au ciel ; il donne aussi des raisons matérielles, familières :

Comment l'harquebusier ou l'archer plus subtil Si la Terre tournoit, le blanc frapperoit-il ? Et le plom à niveau jette d'une tour haute, Au même poinct après reviendroit-il sans faute ?

Le mouvement, conclut-il, est de l'essence même du céleste a\ury

Luy étant naturel ainsi qu'à la grand'Seine, Qui roule son tribut dans le salé domaine, Et porte les bateaux avec elle courans, Dont s'ébahissent fort à Paris les enfans.

Plus loin, — mais il suit et développe ici le texte latin, — il affirme que les hauts manoirs ont leurs habitants comme la terre a les siens, mais bienheureux et sages.

Seroit-ce à un grand Prince un grand trait de prudence

Bâtir de marbre blanc un palais d'excellence,

Caves, etables faire, offices, basses-cours.

Un corps d'hôtel superbe avec ses belles tours,

A dix étages haut, chacun de ces étages

Garny de cabinets et chambres à feuillages,

De jaspe, de porphyr, de carboucles ♦ ardans,

I. Carboucle, carboncle (carbunctiliis]', on ne dit plus qa'escarbouele.

8o ALEXANDRE DE RIVIÈRE

Et de luisante agate, à se mirer dedans, De cèdres odoreux rondement lambrissées, Avec étoilles d'or et roses damassées, Pour les laisser en friche, et ne permettre pas Qu'auqu'un habite fors les caves et le bas ?

Ces caves^ ces étables sont la terre, la mer, qui renferment une foule d'animaux.

Et les païs astrez si beaux vuides seront !

Ains plustost les cerveaux de ceux qui le croiront.

Le poète, dont l'imagination s'égare dans les espaces, découvre aisément la cause des taches de la lune, il prétend

Que la Lune est non moins que la boule terreuse De tertres et vallons hauts et bas montueuse, Selon que depuis peu l'inventif Galilé L'avoir veu nous asseure en son Nonce etoillé *.

Palingene était mort avant que Galilée se fût révélé ; Rivière a donc tout le mérite de cet hommage à l'illustre astronome ; il en arrive, d'ailleurs, à ce point de son poème, à voler presque de ses propres ailes. Le nom de Galilée revient, celui de Tycho- Brahé apparaît, avec un juste tribut d'éloges, dans une théorie de la rotondité de la terre, plus scientifique que celle de son immobilité. Rivière établit que la terre est ronde — l'Equateur et les Antipodes en font foi — et l'Astronomie le confirme,

I. Le Sidereus Nuntius de Galilée, où il expose ses découvertu astfono> miques, parut in-4", à Florence, en 16 10.

ALEXANDRE DE RIVIERE 8l'

Qui nous dit que foulans la terre Persiane, Nous avons contrepiez ceux de la Taprobane *, Et passans empouppez le détroit Magellan, Nous marchons souterrains du Tartare Idal-Cham...

Voici une autre raison, et des plus convaincantes: le navigateur, sous de lointaines latitudes, ne voit plus les mêmes astres,

Il est bien asseuré qu'il a changé de monde,

Et renversé sous luy nôtre etoillé lambris,

Nous, nos champs, nôtre France et l'Arctique pou rp ris.

Pourquoi l'éclipsé de Lune se verrait-elle à Paris plus tôt qu'au Canada, à Rome plus tard qu'au Japon ? et cet argument décisif:

D'où qu'étant embarquez pour faire navigage, Après les adieux dits, ceux qui sont au rivage Perdent premièrement de veue le vaisseau. Puis les hommes, le mast, la hune et le drapeau, Qui flotant sur les eaux enfin se perd de veiie ? Autre cause n'y a que la tumeur ventrue De la terre et de l'eau...

Après cet essor de poésie personnelle, Rivière redevient traducteur, — mais un traducteur très libre et plein de fantaisie ; il s'agit de montrer que toutes les parties de notre globe, même les plus exposées aux

I. La Taprobane est aujourd'hui Sumatra ; cette île passait pour merveilleusement fertile, et produisant l'or en abondance,

Pour qui nous recherchons, outre la Taprobane, A travers mille mers, une autre Tramontane...

(Du Bartas, 5' jour de la Sepmaine.) Sur le Tartare Idal-Cham, consulter les Voyages de Thevenol.

intempéries des saisons, sont habitées et habitables : les Arabes, les nègres colons de la sèche Guinée^ les lippus Molucains ont, pour se garantir des ardeurs du soleil, Pombre des arbres et le creux des montagnes ; eux-mêmes, les riverains des mers glaciales, peuvent braver le froid et ses rigueurs :

La Nature a garny (sur toutes) ces contrées De plusieurs animaux aux échines fourrées, Comme ours, chats, lous-cerviers, biévres, loutres,

[regnarts,] Martres, hermines, vairs, lièvres et loups pillards, Chamois, chèvres et cerfs, dont des peaux chevelues Ils font habits d'hyver, force mantes velues, Houpplandes et manteaux, ont poisles chaleureux, Etuves à suer, caves et antres creux.

Qui naturellement contre le froid les arment ;

ils utilisent la graisse, le suif des marsouins pour faire des lampes et falots,

Ils se servent des os (combustible matière) A faire maint bon feu qui ne leur coûte guère. Desquels ils font amas, emplissent maint buscher, Suppléant au défaut du bois qui leur est cher.

Après ces considérations ethnologiques, le poète dit un mot des tremblements de terre, phénomènes ignés qui n'étonnent pas ceux qui ont vu tourbillonner le feu du Vésuve et surjonner les ondes des bains chaleureux; puis il prend congé de son Uranie, dont Tappui lui sera encore nécessaire.

Dès le début du dernier chant, Rivière émaille de traits originaux, d'images bretonnes, ses démons-

trations scientifiques : veut-il rendre palpable l'idée de l'infini, il représente une chose qui se voit, qui s'entend en plusieurs lieux à la fois :

Vois-tu pas les rayons que le Soleil engendre A Rennes qu'à Paris en même tems s'epandre ? N'entens-tu pas le son qui parmy les airs gronde De l'horloge Renoise une lieue à la ronde, Quand elle sonne l'heure, et va de toutes parts Nos oreilles touchant de ses sensibles dards?...

Il n'estpas moinsfamilier, dans sondésird'être clair, en montrant que la lumière est incorporelle, qu'elle est indépendante de l'air qui l'entoure :

Outre si un flambeau de nuict tu vois porter Par un laquay courant, cette clarté sans cesse D'un lieu se meut à l'autre, et passant de vitesse. Illustre * icy, or' la, les ombres de la nuict, L'air toutefois ne bouge, elle au contraire fuit Que si l'air le suppost etoit de la lumière, Il s'en iroit avec, courant même carrière... Tu vois aussi de nuict, régnant le Capricorne, Vulcain » emprisonné dans le verre ou la corne. Et au milieu pendu de la rue à Paris, Comme en dépit d'Eole et de tous ses esprits, Il jette une clarté qui les passans eclere. De sa place immobile et tousiours tout entière, Ce qui pas n'adviendroit si corporelle étoit Ains bientost transportée ou en pièces seroit...

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