MON ÂME ÉTAIT PAREILLE
Autrefois, je croyais. Mon âme était pareille Au bateau neuf qui dans les rades appareille.
Je me laissais bercer par le flot; je rêvais Des grandes mers que mon sillage étonnerait.
Je voyais au lointain m'attendre les escales; Ma foi n'avait alors que ma fierté d'égale.
Nimbé d'orgueil, il est parti vers l'inconnu Le navire que nul effroi n'eût retenu.
Il a vieilli trop tôt, maintenant c'est un sage Qui ne sursaute plus en pensant au naufrage;
Qui peut, sans s'affoler, partir par un gros temps Ou par un matin clair, sans être plus content.
Un voyage pour lui n'est qu'un ancien voyage; La mer: il a connu ses multiples visages.
De tout ce qu'il apprit et qu'il vécut de vrai, Rien ne ressemble moins au rêve qu'il a fait.
Mon âme est ce navire aux anciennes prouesses, Dans le port où rêva sa première jeunesse.
Navire qui revient sans émoi, qui repart Sans regret, impassible et prêt à tout hasard.
Mon âme résignée à toutes les partances
Qui voit d'un œil pareil la joie ou la navrance.
(Les Masques déchirés)