AU TEMPS DE LA CHASSE
C'est l'heure où le chevreuil vient boire à la rivière. Le couchant, au milieu de l'horizon transi, Fleuve d'or et de sang que la nuit rétrécit, Dévale de l'Orford vers l'abîme polaire.
Le chasseur, à l'affût, au bord d'une clairière, Aplati dans le foin bleu que l'été roussit, L'œil seul mobile, ayant épaulé son fusil, Vise un vieux mâle qui galope à la lisière.
Soudain, un coup de feu corrompt l'air forestier; L'animal, détendu, croule dans le sentier, Vibrant, le cœur brûlé, dans le soir qui l'embaume;
Et là-bas, aux confins des lointains éclatants,
Entre le ciel de pourpre et la terre de chaume,
Les bois sont mouchetés de roux, comme au printemps.
(A l'Ombre de VOrford)
SEXTINE (1932)
André Chénier songe devant la grille de son cachot à Saint Lazare:
Déjà le crépuscule est plus mince. La nuit Répand ses ombres sans limites sur la gloire De ce jour émouvant de juillet. Quel ennui De voir ainsi fléchir et périr ce qui luit! Les scènes de midi ne sont plus que mémoire Et l'univers n'est rien qu'un spectacle illusoire.
Même la liberté des corps est illusoire : Me voici qui, debout en face de la nuit, Rêve à ce bref passé qui peuple ma mémoire; J'avais droit de m'attendre à tout du monde: gloire, Amour, grandeur, triomphe où mes vers auraient lui... Et pourtant une grille augmente mon ennui.
Il ne me reste rien qu'un incurable ennui De me voir dupe ainsi d'une image illusoire: Tout ce dont le reflet en mon âme avait lui Est plus sombre à présent que la montante nuit. On est grand, on est fort et choyé de la gloire, Un faux pas, et de nous nul ne garde mémoire.
ALFRED DESROCHERS
Même celle que j'aime oublie, et sa mémoire Est aussi courte, hélas! que vaste mon ennui; Tant que mon front porta le nimbe de la gloire, Son cœur à mon amour fut un gîte illusoire, Mais maintenant qu'autour de moi se fait la nuit, Il lui faut un visage où la liberté luit.
C'est le sort de chercher ainsi tout ce qui luit:
L'éclat de mon renom mesura sa mémoire.
A présent que sur lui va s'étendre la nuit,
Elle n'en peut ouïr sans ressentir d'ennui,
Et berçant son cœur faux d'un bonheur illusoire,
Veut m'oublier dans le reflet d'une autre gloire.
Mais ce siècle n'eut pas et n'aura pas de gloire
Se comparant à celle-là dont mon nom luit;
Et quand s'éclaircira le brouillard illusoire
Qui recouvre aujourd'hui son cœur et sa mémoire,
Son dédain lui sera dès lors d'un tel ennui
Qu'elle le cachera dans l'éternelle nuit.
Puisque cette nuit-là raffermira ma gloire,
Je l'attends sans ennui, sachant qu'à jamais luit
Ma mémoire au delà de l'instant illusoire.
{Échos de Chanson mortes, en préparation)
BÉRÉNICE PARLE (En marge de la Bérénice de Racine) (1932)
Qu'on ne me parle pas raison ! Si ma tendresse Consentit à l'exil et au renoncement, Si j'ai feint de ne plus désirer sa caresse, Je n'ai jamais songé d'oublier mon amant! Si je puis ainsi vivre au fond des solitudes, C'est que je veux garder le goût de ses baisers, C'est que j'ai préféré l'absence aux lassitudes
Pour toujours ressentir mes sens inapaisés.
Les poètes aimés avivent ma détresse;
Leurs chants m'ont trop redit mes transports d'avant-hier
Pour que je puisse imaginer que ma vieillesse
Est comme un ver de fruit au tréfonds de ma chair.
Je me refuse à croire à ces mots pleins d'insulte:
A ma beauté, je garde une éternelle foi,
Car je fus un autel unique, et le seul culte
Qui n'eut jamais qu'un prêtre, et ce prêtre était TOI!
Quand des parfums trop lourds me viennent de Judée,
Je vais sur la terrasse et, debout dans le soir,
Je me sens de TOI toute entière possédée,
Et je sais le tourment que je n'ai pu savoir!
C'est en vain que Phénice, aujourd'hui triste et vieille,
Me voudrait rappeler le soir de nos adieux,
Je sais que notre amour n'est pas mort, mais sommeille,
Et que nous trouverons des lits auprès des dieux!
{Echos de Chansons mortes, en préparation)
POÈME LIVRESQUE (En marge de la correspondance de Byron) (1932)
J'ai besoin de ta joue au bout de mes doigts tristes; Viens dans mes bras, assieds- toi là, sur mes genoux; Pose ton front sur mon épaule. Qu'en artistes, Nous ignorions tout ce qui souffre autour de nous.
Je suis las de humer un air rempli de miasmes.
Ma vie est inutile affreusement, vois-tu:
Mon cœur ne sait plus battre aux grands enthousiasmes
Et ne distingue plus le mal de la vertu.
Le sort, autour de nous, écrase nos semblables; La faim éteint des cœurs plus braves que le mien. Pour que j'oublie un peu ces pauvres misérables, Laisse-moi reposer ma tête sur ton sein.
ALFRED DESROCHERS
Je te dis ces mots durs pour masquer ma détresse, Pour me croire animé de nobles sentiments, Pour cacher que m'émeut seulement ta tendresse, Mais tu sais bien que je me mens et je te mens,
Tu sais bien que je suis ta chose, et que la vie, Si j'en ai deviné le sens, c'est dans tes bras, Et c'est pourquoi tu viens, sans poses, asservie, Partager le seul bien qui t'échée ici-bas.
{Échos de Chansons mortes, en préparation)
POUR EMILIA VIVIANI {En marge de /'Epipsychidion de Shelley) (1932)
Mon amour, je relis vos adieux, et je pense Aux ineffables mots que nous nous sommes dits, A tous ces mots dont nous bercions notre souffrance, Avant que le Destin nous les eût interdits.
J'écoute votre voix, je revois votre geste;
Notre passé trop bref ressuscite pour moi,
Et j'oublie un instant que ce destin funeste
Tient maintenant mon rêve au creux de son poing froid.
Vos grands yeux d'amoureuse obsèdent ma mémoire; J'imagine mon front frôlé par votre main; Votre baiser persiste encor; je ne puis croire Qu'un tel bonheur n'aura jamais de lendemain.
Nous nous sommes aimés d'une âme trop sincère Pour qu'il ne nous soit plus accordé d'espérer, Et c'est un cauchemar de légende qui serre Mes tempes et mes nerfs, ce soir, et m'a navré.
C'est impossible! Non, ce n'est pas un opprobre Que nos lèvres aient dit le secret de nos cœurs! Il n'est pas criminel d'avoir, un soir d'octobre, Deviné ce secret à leurs sanglots vainqueurs.
Ah! qu'avons-nous donc fait au sort, qu'il nous façonne Plus d'amers souvenirs que n'en ont les aïeuls ? Nous ne demandions rien, nous n'offensions personne, Nous allions sans espoir, taciturnes et seuls;
Nous étions des marins blasés que rien ne tente Et nous croyions avoir enduré tous les maux Au cours de nos passés de revers et d'attente, Quand la vie emmêla nos deux sentiers jumeaux.
Nous faisions notre deuil des vieilles espérances Dont nous avions nourri nos vœux adolescents; Nous n'attendions plus rien, nous étions sans souffrances ; Tout se fit hors de nous dans l'espace et le temps.
Nous vînmes l'un à l'autre orphelins de tendresses,
Ignorant que la vie avait mis en nos chairs,
A côté du besoin d'amour et de caresses,
La défense d'aimer ceux qui nous étaient chers.
D'être trop confiants fut toute notre faute: Nous pensions qu'en s'aimant deux êtres avaient droit De le dire au grand jour et d'aller côte a côte, Quels que fussent leur rang, ou leur race, ou leur foi.
Pourquoi donc la douleur nous prit-elle pour cible ? Si notre amour était fautif, pourquoi vint-il Comme déborde une marée incoercible, Et pourquoi fut-il donc si grand, s'il était vil ?
Si nous pouvions encor, dans le cou l'un de l'autre, Pleurer en évoquant nos souvenirs heureux, Mais de tout ce bonheur intense qui fut nôjtre, Il ne me reste rien que ce billet d'adieux.
Faisons, m'écrivez-vous, comme fait la nature Parant la fin de ses orages d'arcs-en-ciel. Tentons de vivre sans crier notre torture, Rien ne pourra briser notre amour éternel . . .
ALFRED DESROCHERS
— Notre amour éternel ... Je me meus dans le vide, Vous dites «éternel» et nous sommes humains. L'éternité ? La vie est en nous plus fluide Qu'un mince filet d'eau coulant entre nos mains.
Pourquoi de vains serments enguirlander nos doutes ? Comment oserions-nous escompter l'avenir:
Nous avions des passés parsemés de déroutes Et n'avons même pas su nous en souvenir.
Nous n'avons pourtant pas assez souffert encore: L'incertitude en nous va maintenant monter, Pareille à ces brouillards qui nous cachent l'aurore Au lendemain des nuits pluvieuses d'été.
Nos jours futurs sont gris déjà de sa menace; Nous aurons le tourment de ne jamais savoir Si l'espérance nous sourit ou nous grimace, Et quand viendra midi, nous crierons vers le soir.
Ah! le doute est le fond même du cœur de l'homme;
L'ignorance toujours restera notre lot.
Nul ne pourra jamais mesurer quelle somme
De doute est dans l'éclat de rire ou le sanglot.
Et notre immense amour dont s'ornait la nature, Qui donnait plus de pourpre aux roses du jardin, Et mettait un rayon de joie à la figure De l'obscur inconnu croisé sur le chemin;
Hélas! oui, cet amour qui nous prit corps et âme, Que nous avions tissé d'extase et de serments, Qui de moi fit un homme et de vous une femme, Nous nous apercevrons qu'il s'use au fil du temps.
La vie autour de nous est une mer montante Dont le déferlement continu finira Par toutes recouvrir nos promesses d'attente, Et jusqu'au souvenir en nous disparaîtra.
Nous nous étonnerons d'avoir une âme humaine D'entendre prononcer nos noms sans nul émoi, Puis de tout ce passé ne resteront qu'à peine Quelques lignes de vous et quelques vers de moi.
BIBLIOGRAPHIE. — Gouttes d'eau, vers et prose {Saint- Jean d'Iberville, Imprimerie du Canada français, 1924).
En préparation. ■ — Médailles de Cire, poèmes.
Née à Saint- Césaire, comté de Rouville, le 27 mars 1902, Mademoiselle Jeanne Grisé fit ses études chez les RR. SS. de la Présentation de Marie, à Saint- Césaire même.
«Éprise de tous les arts)), nous écrit-elle, ((j'ai cherché dans la peinture, mais surtout dans la littérature, l'occupation de mes loisirs. J'écris en prose, mais mon délice est de rimer h
((Je n'ai publié jusqu'à ce jour qu'un volume intitulé Gouttes d'eau. Ce recueil de prose et poésie, dont plusieurs pages furent écrites alors que j'avais à peine 13 ans, fut tout de même bien accueilli par la critique. ))
((J'ai des romans en préparation et des volumes de vers à paraître sous peu.))
Mlle Grisé a collaboré, presque toujours sous des pseudonymes, aux revues et journaux suivants : la Revue moderne, /'Almanach Littéraire, Mon Magazine, la Revue de Granby, le Canada français de Saint Jean d'Iberville et la Parole de Drummondville. Elle a souvent remporté les premiers prix dans les concours organisés par nos journaux.
M. Lucien Rainier a dit du sonnet Ton Héritage que nous reproduisons ci-après ((qu'il a une allure de chef -d' œuvre ronsardien)).
Dans un tombeau, ce soir, si la mort me couchait, Tu viendrais contempler ma forme inanimée; Devant tant de jeunesse aux larves destinée, Peut-être qu'une larme à tes cils perlerait!
{Échos de Chansons mortes, en préparation)
Jeanne