ROBERT CHOQUETTE
Abattre le passé croulant comme un vieux mur Où la vérité rampe auprès du mythe obscur, Et je dois oublier tous les noms de l'histoire. Car, le front couronné de joie et de victoire, Libre des vains travaux de la vaine raison, Avide seulement d'un plus frais horizon Et du sage plaisir que mon âme y devine, Je fais mon paradis de la terre divine.
{Poésies Nouvelles)
YORICK (i) J
Il me dit: «Hâtez- vous, jeunesse est sans retour.
Le temps, rapace et noir vautour, A vos yeux abusés dort rivé sur l'espace. . . C'est ta chair, c'est son cœur, c'est votre amour qui passe. Quoi donc ! tout s'étiole et meurt autour de toi: La fleur dans son parfum, l'oiseau qui sur le toit Un moment suspendait le labeur de son aile; L'été n'est plus, l'été si jeune, si puissant
Que vous croyiez sa promesse éternelle ; Ronsard et son Hélène, un jour adolescents, Nourrissent de leurs os la cendre hospitalière, Et tu ne songes pas que chaque jour vous mord,
Que l'appel rauque de la mort, Ton sang le rythme dans sa course régulière!
Autour de vous tout s'arrête en chemin, Et tu dis à l'écho de répéter: Demain. Demain. . . Ecrin de bois pour vos tendres alarmes, Lèvre où ne parle plus ni baiser ni soupir!
Demain, poussière inutile au désir,
Oeil clos, sans le bonheur des larmes!
Demain, c'est moi, Yorick! Entendez-vous, De la pelle hâtive à la fosse où nous sommes, Ce bruit menu que fait la chute des cailloux ?))
C'est là ce que me dit Yorick, qui fut un homme.
{Poésies Nouvelles)
(1) Allusion à la scène des fossoyeurs, dans Hamlet.
WAGNER (Fragment)
Alors, sous la poussée
De tous ces instruments frémissants et subtils Dont la lèvre ou le doigt fait presque une pensée, Le chœur s'ébranle, monte, enfle comme une mer, Grandit et se propage aux gradins et s'élève Jusqu'à rouler bientôt sous les clameurs du rêve La foule, qui n'est plus que délire en Wagner! Mais déjà ce n'est plus Wagner et plus son drame Qui nous emportent, nous submergent, mais notre âme, Mais notre vie obscure, océan ébranlé, Abîme intérieur sourdement étoilé Par de lointains soleils aux lumières de moires, Gouffre où le son, scaphandrier de la mémoire, S'enfonce, et d'où ses bras gauchement repliés Rapportent des amas de trésors oubliés.
Fouillis harmonieux, désordre de merveilles! Pendant que tour à tour les fiévreux instruments Jettent la sonde aux gris remous des sentiments, Mille aigus souvenirs à leur appel s'éveillent Qui, vers le jour blafard d'où le plongeur descend, Poignardés de lueurs, montent, phosphorescents.
(Poésies Nouvelles)