L'ABBÉ APOLLINAIRE GINGRAS
Un champ seul par oubli semble rester debout:
Un pré jaune, et taillé dans l'ombre de l'église,
Ondule encore et jase au souffle de la brise.
C'est un étrange enclos: il y pousse à la fois
De sauvages rosiers, des foins hauts et des croix.
Quelque matin, le prêtre, au sortir de sa messe,
Dit au bedeau: «Rémi, coupe ce foin qui presse.»
Et le bedeau s'en va couper ces foins épais
Que la grange, pourtant, n'abritera jamais.
Ce foin reste au saint lieu: l'agneau, le bœuPetTâne
Ont le pied trop vulgaire et la dent trop profane { gg
Pour broyer sans respect, dans leurs repas hideux,
Le foin sacré qui pousse au-dessus des aïeux!
Dans un coin retiré de l'humble cimetière,
Un feu, le soir venu, s'élève avec mystère.
Les villageois bientôt arrivent chapeau bas.
On prie, on se regarde, on ne se parle pas,
Mais l'on semble écouter : dans l'ombre et le silence,
Le mystique brasier parle avec éloquence.
Ils viennent des tombeaux, ces foins longtemps discrets,
Et la tombe chrétienne a de si doux secrets!
Chaque brin qui pétille ou se tord dans la flamme
Semble rire ou pleurer comme ferait une âme.
Il semble que ce soir, sur les ailes du feu,
Les amis disparus montent vers le ciel bleu.
C'est pour nous consoler par ces aimables rêves,
Doux brasier, que dans l'air tu brilles et t'élèves!
Voilà pourquoi surtout, doré de ton reflet,
Le vieux prêtre te fait flamber avec respect.
Il sait que ce qui brûle est sorti d'une terre
Fécondée avant tout par l'Église en prière.
Ces foins perdus, poussés sur le champ de la mort,
Ces rosiers, ces glaïeuls, cette ronce qui mord,
Ont germé dans un sol imprégné d'eau bénite
Et sont purs comme sont les cheveux d'un lévite.
Le pasteur veut qu'ici, dans le calme et l'amour,
Les cendres du bûcher restent jusqu'au grand jour!
Car tout ce qui nourrit cette flamme sereine
A poussé dans un sol fait de poussière humaine.
Cette moisson de deuil, ces foins, ces arbrisseaux, Tout cela prit racine au sein des noirs tombeaux. Aux jours les plus dorés de l'été, quand la brise Passait sur cet enclos comme une hymne d'église, Elle semblait tout bas, en frôlant le gazon, Dire un De projundis qui donnait le frisson. Et quand le vent, la nuit, secouait la crinière Des vieux saules, des ifs, de la haute bruyère, Le passant s'arrêtait, collait l'oreille au mur, Et disait : «Les défunts parlent ce soir, bien sûr!» Dans cet enclos fermé, les enfants du village Ne cueillaient ni les fleurs, ni la mûre sauvage : Seuls, dans ces doux gazons, les oiseaux du bon Dieu Becquetaient sans clameurs les fraises du saint lieu. Et le bedeau lui-même (un brave chrétien certes!) Avait fauché ce pré la tête découverte.
Frères ! le feu se meurt : gardons comme un trésor Le doux enseignement qui s'en dégage encor : C'est que la sainte Eglise, oubliant leurs misères, Honore ses enfants jusque dans leurs poussières!
BIBLIOGRAPHIE. — En vers : Caprices poétiques et Cnansons satiriques (Montréal, Fïliatrauit, 1883)-, — ■ Coups d'ailes et Coups de bec (Montréal, Gebhardt-Berthiaume, 1888); — Boutades et Rêveries (Fall-River, Société de Publication de /'Indépendant, 1893); — Vers l'Idéal (Ottawa, La Compagnie d* Imprimerie commerciale, 19 1Z). — En prose: Un Revenant, roman (Montréal, la Patrie, 1884); — Pierre qui roule, roman (Montréal, Beauchemin, 1923); — Un Pèlerinage canadien à Amsterdam (1925); — Voyage autour du Monde (1926); — Contre le courant, roman (1926); — Mon dernier Voyage à travers l'Europe (Montréal, Garand, sans date).
Parmi les nombreux journaux auxquels M. Tremblay a collaboré, citons seulement: la Minerve (1877, 1878 et 1881); — les Laurentides de Saint-Lin (1877); — la Gazette de Joliette (1877); —
{Au foyer de mon presbytère)