LE VIEUX PONT
L'autre hier, cheminant le long du vieux sentier, Je parvins au cours d’eau qui fuit vers la savane. Le soleil déclinait, et l’horizon altier
Alignait les sapins comme une caravane.
Evoquant le passé, je fis halte au vieux pont,
Au vieux pont biscornu, plein de ronce et de mousse, Couché sur le ruisseau limpide et peu profond
Que brouillèrent les pas de mon enfance douce.
Aux caresses du vent dont se plaint le roseau, Parfois un rossignol y turlute son trille.
Et le vieux pont sommeille au-des-1s du ruisseau, Dans l'ouragan des soirs comme : midi tranquille.
L'’onde claire, qui court à travers le glaïeul
Où se pose en passant l’agile libellule, Murmure comme au jour où mon fier trisaïeul Le construisit devant le siècle qui recule.
Cet homme était robuste, il le fit de plançons, Sur un lit de ciment aligna les poutrelles,
Sur d'énormes cailloux plaça les étançons, L’enduisit de mortier à grands coups de truelle.
RCE | EEE A Se Sn
Et, dans la paix du soir, faisant rêveurs les hois, L’angelus au lointain planait sur le village; Les sapins en leur deuil et l’onde de sa voix Priaient dans le mystère éperdu d’un autre âge.
là :
La cigale chantait l'heure de la moisson,
Et les bons engerbeurs rassemblaient les javelles; Parafant leur énigme au bord de l'horizon,
Au rêve du couchant passaient des hirondelles.
Aux chants des charroyeurs, au eri-cri des grillons, Les granzes regorgeaient de blondes tasseries; Sous le comble l’avoine épandait ses haillons; Des larmes d’or tombaient au fond des batteries.
LOUIS-JOSEPH DOUCET
Serein, j'ai contemplé cette épave du temps Qui s’acharne sur nous, avec des airs moroses; En moi j'ai ressenti la cruauté des ans,
Qui ne respecte pas la misère des choses.
J'ai vu des moissonneurs avec leurs gerbes d’or, Qui revenaient joyeux d’espérance secrète...
Les aïeux sont partis, mais leurs enfants encor Traversent le vieux pont dans leur rude charrette.
Et je songe à ceux-là que je n'ai pas connus,
Aux grands parents absents, abîmés sous la terre : Eux qui chantaient : Le temps passé ne revient plus, Me rappellent qu'un jour, hélas ! il faut nous taire !
(La Jonchée nouvelle)