CANTILÈNE POUR FLÛTE DE PAN
Dans la lourde immobilité
Du jour qui meurt plein de mystère,
Le bélier, à Longus! blatère L'amour qu'il a brouté.
[1 a bu l'eau qui sourd de terre, Mordu le trèfle velouté:
Sa bouche écume, il ne peut taire L'amour qu’il a brouté.
Le Divin Sagittaire Est l’âme de ce soir d'été; Il blesse la vierge et l’hétère, Tandis que le bélier blatère, Là-bas, sur la butte arrêté, L'amour qu'il a brouté.
LETTRE aU DÉMOLISSEUR
(Pièce mise par le poète dans un flacon, derrière une brique de la cheminée de sa maison, à B )
J'ai bâti là, très haut, en pleine brise, Devant le fleuve immense qui s'irise Sous les rayons du soleil du printemps. —
Démolisseur qui dans quelque cent ans Liras la lettre — à coup sûr peu nressée — Qui te sera tout à l'heure adressée,
Veux-tu savoir comment c'était 1 Avant que toi tu fusses né? Voici :
B... m'a vendu, le prix d'une province, Un tout petit arpent de terre mince,
Aride et nue, et qu'il me faut planter
Au fait, qui sait si je verrai monter
Les marronniers, les tilleuls, les éables,
Que je voudrais déjà grands, vénérables, Mais dont chacun n’a l'air que d’un rameau Que son tuteur aurait eu pour jumeau !
Les peupliers sous lesquels tu t’enfonces
Vont deux par deux, bien droits, mais en quinconces, Et j'ai pris soin qu'ils bordent le chemin
Afin qu’à l’heure où l’aube de carmin
Revient de son diurnal tour de France,
Elle ne trouve aucune différence.
Tout au nord-est, au coin, j'ai mis un pin, Un pin sylvestre. On dirait un larbin Aposté là pour ouvrir la barrière
Aux bonnes gens qui vont à la prière.
Il n’est pourtant pas seul chez moi : plus bas, Au bout extrême, à gauche, tu verras,
En rangs serrés, plusieurs de ses sosies.
— Et n'est-ce pas que tu me remercies D'’'avoir brossé ce ravissant décor Presque tout neuf, et qui te sert encor Quoique la troupe, avant baissé les toiles, Joue à présent pour un publie d'étoiles ? -—
BENJAMIN MICHAUD
Si le logis t'a plu, j'en suis content,
Car, mon château, je l'aime tout autant Que si l'Espagne, en songe, était venue
Me l'apporter frais sorti de la nue.
Tours et créneaux sont taillés dans le bleu, Non dans le roc; mais il m'importe peu :
Ce qui n’est pas, mon rêve le fabrique,
Et j'ai de l'idéal pour ehaque brique !
En attendant que sur mon champ sableux Le temps se fasse un lit vert et moelleux Où la glycine aux troncs soit enlacée,
J'y veux laisser s'endormir ma pensée.
Elle sera la Belle-au-bois-dormant
D'un autre conte où le Prince Charmant Ce sera toi. Vivante, mais eachée,
Elle suivra l'obseure chevauchée
Que les humains font tous vers l'avenir.
Ët quand les ais ne voudront plus tenir, Lorsque au hasard quelque pièce tombée Dessinera comme une bouche bée
Sur ces murs blanes que l’âge aura noireis, Quand sur leur axe, instables, indécis, Les coqs rouillés des girouettes folles Contrediront les vents et les boussoles,
Tu briseras le long enchantement.
Ta tête alors, mystérieusement,
Se penchera. L’émotion, peut-être,
Fera trembler dans ta main cette lettre...
Et c’est pourquoi, bâtissant ma maison, Au risque de passer pour un maçon
Qui se serait un moment eru poète,
J'ai mis ces vers en place très secrète, Sous le mortier, dans un flacon bien clos, Tout comme font, en mer, les matelots.
Et bien moins qu'eux je sais vers quelle terre, Vers quels regards, vers quelle âme ce verre S'en va, ce soir, emportant loin de moi Quelque ironie, et plus encor d’émoi.
Je suis rêveur en pensant à ton rêve; J'hésite un peu; notre vie est si brève Que je me dis : Les mots sont superflus, À quoi bon mettre un atome de plus
Dans le brouillard des mondes innombrables ?
Quels monuments appelle-t-on durables ?
Quels tombeaux même auront toujours leurs morts ? Mais rien, vois-tu, n'arrête nos efforts.
Nous détruisons pour pouvoir reconstruire ; Sans cesse au guet, nous entendons bruire Des mots d'espoir à chaque effondrement; Sur ce vieux globe, informe entassement De murs croulés, de branlantes structures, Nous préparons les ruines futures (O Malebranche !
Et maintenant, adieu.
Le jour descend dans un nimbe de feu Qui, par degrés, pâlit, se décolore.
L'épiître est faite, il est temps de la clore, Adieu. Jamais mes yeux ne te verront.
D'ici pourtant j'aperçois sur ton front Le vague pli que l’étonnement pose, Et, sur ta lèvre, un sourire morose, Triste, ou sceptique, ou simplement distrait. Et tout ce que tu feras m'apparaît :
Méprisant ma sagesse — en homme sage —, Tu replieras lentement ce message, Tu le rendras au stue dont je l’enduis, Tu l’apostilleras peut-être, puis, Tournant le dos aux époques passées, Presque honteux de les avoir laissées Souftler sur toi leurs étranges frissons, Démolisseur, tu diras :
Bâtissons !