PAMPHILE LEMAY
Au temps de la moisson, la rencontraient chantant. Mais elle n’aimait pas. Elle écoutait pourtant Les timides aveux qu'au milieu des soirées
Lui faisaient, en tremblant, des bouches enivrées. Dans le fond de son âme une divine voix
Lui disait-elle donc que l'époux de son choix
Ne venait pas encore? Elle demeurait calme.
Les amoureux, en vain, se disputaient la palme. Le plus constant de tous était François Ruzard. Jean Lozet l'estimait, lui montrait de l'égard,
Et le menait souvent visiter son domaine. - Ruzard était actif, fourbe, d’une âme vaine :
Il savait de chacun caresser les penchants,
Se faire aimer des bons autant que des méchants.
Sur la tablette en bois, tout au-dessus de l'âtre, Jean Lozet, souriant, prit sa pipe de plâtre, Son briquet, de la tondre, et fit jaillir le feu : -« Ma Louise, dit-il, songes-y done un peu :
« Voici que je vieillis; mon front porte des rides; « Moins fermes sont mes pieds, mes poignets, moins solides; « Il me faudra bientôt, je suis à mon couchant, « Des bras plus vigoureux pour cultiver mon champ. « Tu pourras, sous ce toit, avec ta vieille mère, « Couler des jours heureux, jouir d’un sort prospère, « Si tu choisis enfin, Louise, un bon époux.
« François est travaillant, d’un caractère doux, « Sévère s’il le faut, jovial, économe...
« Il va venir ce soir, puisque ce soir on chôme... » Il ne put achever. Des chevaux hennissants On entendit alors les fers retentissants Retomber à la fois sur la terre gelée:
Car le vent emportait au loin la giboulée Et devant la maison balayait le sol nu.
Jean Lozet se leva : — « Soyez le bien venu Dit-il au convié qui frappait à la porte.
« La Sainte Catherine aujourd’hui nous apporte «Une bonne bordée. Et c’est bien mon désir, « Mes amis, qu'elle apporte à chacun du plaisir. » Louise aux jeunes gens offrait les chaises peintes. Sa paupière gardait les humides empreintes D'une larme furtive essuyée à demi.
« Vous êtes toujours vert, mon vénérable ami, « Comme votre orme antique: et le ciel vous protège, » Dit au père Lozet, François Ruzard. — « La neige
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«Tombe depuis longtemps, mon enfant, sur mon front, Nous partirons bientôt : d'autres meilleurs viendront, » Répondit à Francois, lui tapant sur l'épaule,
Le père Jean Lozet. Il ajouta : «C'est drôle.
€ Mais je suis en humeur : Je vais mourir, je crois. »
Les convives entraient. C'était Simon Langlois Qui se donnait du ton en tordant sa moustache: C'était Pascal Blanchet, du haut de Saint-Eustache, Avec sa jeune blonde, en traîneau rembourré:
C'était Joson Vidal et Suzanne Bourré,
La coquette Finon et le bedeau Péroche
Qui devait si longtemps vivre à sonner la cloche. Jo Fanjan vint aussi de la Pointe Platon Conduisant dans sa frafne Angèle Baptiston,
Une rieuse fille, à la taille hien prise.
’aton le caboteur vint de la Vieille- Eglise.
Avec Édouard-Pierre et Mélonne Germain.
On se disait bonjour: on se donnait la main:
On causait fort gniment et sans gêne et sans honte. L'érable pétillait dans le poêle de fonte,
Une douce chaleur montait sous les lambris.
Le froid avait pourpré d'un brillant coloris
Les visages riants des aimables convives.
Pendant qu'à la maison les femmes sont actives Et disent à chacun un mot plein de bonté,
Suivi des gais garçons le père s'est hâté
De mener les chevaux à la chaude écurie
Où d'un trèfle odorant chaque crèche est remplie.
— « Louise, est-il bien vrai que tu vas prendre époux ? (Ce François, à coup sûr, fera bien des jaloux, » Risqua, d’un ton plaisant, la joviale Angèle. (— Te serait-il, ma chère, à ce point infidèle ? » Fut la seule réponse. Angèle aimait François: Mais elle était sans dot: et le plus beau minois Ne pouvait, sans argent. plaire au jeune homme avare. Angèle répliqua : € Chez nous il se fait rare, Et quand il vient me voir c’est pour parler de toi. €Je ne m'en défends pas : je l’aimais un peu, moi - CMais t'ai-je dit jamais, Angèle, que je l’aime ? »
—— (Allons ! mes bons amis, il fait un froid extrême: € Prenons un petit coup !» dit le père Lozet, En rentrant de la grange avec son grand gilet.
__ LOUIS FRÊCHETTE __ 77
«oi je n'ai jamais vu pareil mois de novembre, — Reprit François Ruzard en marchant dans la chambre Parmi ses compagnons qu'il semblait dominer, —
« L'été devrait un peu plus tard se terminer. » Louise se leva; tous les yeux lui sourirent.
l’lusieurs des jeunes gens lui dirent fort galamment Des mots assez flatteurs. Elle rougit un peu, Baissant timidement son grand œil plein de feu, Lt sur sa lèvre rose arré ant son haleine.
l'ile étrennait alors une robe de laine Qu'elle-même avait faite avec le plus grand soin. l'Ile ouvrit le buffet reculé dans un coin, Prit le plateau de fer, la carafe vermeille Pleine d’un bon rhum d’or acheté de la veille, Les vers reluisants comme des vrais cristaux, \Jit le tout sur la table avec de frais gâteaux. « Allons ! servez-vous bien, et sans cérémonie, — Dit le père Lozet, —- l'armoire est bien garnie; « Ce n’est pas tout encore. » — « Après vous ! après vous ! « Ce sera notre tour, père Lozet, à nous, « Quand vous aurez rempli vous-même votre verre : « Les cheveux wianes d’abord ! » reprit Édouard-Pierre. __ « Allons ! c’est bien ! suivez mon exemple, il est bon. » La carafe versa l’enivrante boisson, Et dans un choc joyeux les verres retentirent : Les rires éclatants, les gais propos suivirent; Chacun à s'amuser rivalisait d’ardeur...
(Les Vengeances)
Louis Fréchette
BIBLIOGRAPHIE.— En vers: Mes loisirs (Québec, 1563); — La Voix d’un Exilé (Chicago, 1867); — Péle-Méle (1877); — l'leurs boréales et Oiseaux de Neige (Paris et Montréal, 1880); — La Légende d’un Peuple (Paris, 1887); — Feuilles volantes (Montréal, 1890); — fpaves poétiques (1908); —. Véronica, drame (1900). — En prose : Originaux et Détraqués (1892), La Noël au Canada (1900), et deux drames : Félix Poutré et Papineau. Fréchette a aussi collaboré à plusieurs journaux el revues.
Louis Fréchette naquit à Lévis, le 16 novembre LS 39, Lt fil ses études classique s au Petit Séminaire «di Québec, au Collège de Sainte-A nne el au Collège de Nicolet. Entre à la Faculté de Droit de Québec en 1860, ten sortait arocal quatre ans plus tard (IS64). L'année précédente (S63) avait paru son premier recueil de vers, Mo Loisirs, lequel passa Préque complètement inaperçu. Admis au barreau, Louis Fréchette ne fut pas long à S'aperceroir que le droit na lui ra pporterait guère plus
ue la littérature, Pour QT sa vie, à voulut faire du Journa-
isme. [l fut pendant quelque temps rédacteur au Journal de Lévis (1865); mais ses idtes libérales inquiétèrent, paraît-il, le propriétaire de cette jeuille, qui ne larda pas à le congédier. C’est alors que, déçu, aigri, découragé, il S'expalria à Chicago, où eristait dès celle époque UNE assez forte colonie canadienne (1866). Dans ce nouveau Séjour, Fréchette devait au moins se tirer d'affaire un peu nieux qu'à Québec. LU y fonda suce ssivement deux Journaux, dont le Premier, il'est vrai, l’Observateur (LS66), — 50 eut qu'une eristence éphémère, mais dont le second — l'Amérique — vécut trois ans. (1868-1871), Entretemps, des amis de notre poile avaient réussi à Lui obtenir, au chemin de fer de l'Hlinois-( ‘entral, un emploi très suffisamment rémunéraleur. Entretemps encore, Fréchette avait eu le loisir d'écrire el de publier, Contre les gouvernants de son pays natal, cette longue série d'im préca- Lons et de malédictions qui s'intitule La Voix d’un Exilé (1847) el qui aurait pu tout aussi bien S'éntiluler À la manière des « Châtiments ». l'était à peine rentré au Pays (IST 1), qu'il se jetait à corps perdu dans la politique. Candidat dans le comté de Lévis, d'abord à la députation Drovineiale (1871), puis à la députation fédérale (1872), il est chaque fois battu. Élu, pourlant, deux ans plus tard, par les mêmes électeurs, d représenta pendant quatre ans le comté de Lévis à la { ‘hambre des Communes (1874-28). 1 sera, il est vrai, de nouveau malheureux aux élections de 18; S, puis à celles de 1882. [Len aura, dès lors, assez de la politique, et ne vivra plus que pour la littérature. — Pêle-Méêle (1877) lui avait déjà apporté, de toutes parts, les appréciaiions les plus Jatteuses; mais ce fut un véritable triomphe que lui valut, quelques années plus tard, son recueil intitulé Fleurs boréales et Oiseaux de Neige (1880). L'Académie française ayant couronné cet ouvrage, «ce fut dans les journaux (canadiens) de ce temps -— écrit M. Camille Roy — 1 concert de louanges où la naïveté se mélait à l'enthousiasme. Jamais l'hyperbole ne se préta plus docilement à l'admiration. On applaudit, on se félicita, on se récriu.… On fit monter le lauréat sur le parois; on le sacra poète national. » Ce fut, sans doute, pour se rendre plus digne cncore de ce titre que Louis Fréchette, après les Fleurs boréales, entreprit d'écrire la Légende d'un Peuple (Paris, 1887).
La Légende d'un Peuple marqua chez nous, pour le poète, l'apogée de Son Succès. Les Feuilles volantes, qu'il donna en IS91 et qui paraissent bien être pourtant l'un de ses meilleurs recueils, ne devaient obtemir du publie qu'une allention distraite. Cet échec, venant après tant de succès, fut d'autant plus sensible au poèle qu'il coineidait avec La Phase la plus virulente de ta Campagne entreprise contre lui Par certain rimeur envieur, campagne Jielleuse et cruelle s'il en Jut jamais. [Len conçut une tristesse et une amertume qui ne devaient guère plus le quitter. Son
LUCE OUETAGE EN LEFS DAT U EN 1908, l'année de sa mort, sous le titre Épaves poétiques. L'auteur y à fait entrer, avec les meilleures poéde ses premiers recueils, un certain nombrt de poésies inédites, à qu'un drame en vers, Veronica (D. Louis Fréchelle mourut à Montréal, Le 31 rai 1908.
Où lire avec intérét. sur Levis Fréchelle, st vie el son œurre, les études aber Halden (Études sur la littérature canadienne-française) de ML. l'abbé Camille Roy (Nouveaux essais sur la littérature cana- ‘ttenne)