FEU DE JOIE AU CIMETIÈRE (1SS
Voyez : déjà l'automne empourpre nos érables.
Les beaux jours ont pâli : dans ses chaudes étables
Le laboureur déjà fait rentrer chaque soir
Son grand troupeau beuglant, roux, cendré, blane et noir. Ces foins verts, ces blés d’or, qu'ont surveillés les anges, Vont sur des chars plaintifs s’abriter dans les granges: La faux du moissonneur a bien passé partout...
Un champ seul par oubli semble rester debout :
Un pré jaune, et taillé dans l'ombre de l'église,
Ondule encore et jase au souffle de la brise.
C'est un étrange enclos : il y pousse à la fois
De sauvages rosiers, des foins hauts et des croix. Quelque matin, le prêtre, au sortir de sa messe,
Dit au bedeau : « Remi, coupe ce foin qui presse. »
Et le bedeau s'en va couper ces foins épais
Que la grange. pourtant, n’abritera jamais.
Ce foin reste au saint lieu : l’agneau, le bœuf et l'âne Ont le pied trop vulgaire et la dent trop profane
Pour broyer sans respect, dans leurs repas hideux,
Le foin sacré qui pousse au-dessus des aïeux !
Dans un coin retiré de l’humble cimetière,
Un feu, le soir venu, s'élève avec mystère.
Les villageois bientôt arrivent chapeau bas.
On prie, on se regarde, on ne se parle pas,
Mais l’on semble écouter : dans l'ombre et le silence, Le mystique brasier parle avec éloquence.
Ils viennent des tombeaux, ces foins longtemps discrets, Et la tombe chrétienne à de si doux secrets !
Chaque brin qui pétille ou se tord dans la flamme Semble rire ou pleurer comme ferait une âme.
Il semble que ce soir, sur les ailes du feu.
Les amis disparus montent vers le ciel bleu.
C’est pour nous consoler par ces aimables rêves,
Doux brasier, que dans l'air tu brilles et t’élèves !