‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 13 sur 160 · EMILE BOUCHER · texte numérisé non relu

EMILE BOUCHER

Emile Boucher, poète et journalisie. Un modeste qui s'efforce de n être pas classé parmi les littérateurs, bien que ce qu'il a publié dans les revues et journaux puisse fournir amplement la matière de plusieurs excellents Tolumcs. A écrit dans la note tendre des contes délicieux et rien n'est à la fois plus simple et plus pimpant que ses poésies. On lui doit aussi quelques monologues très amusants et très littéraires. A été directeur du journal le Chat Noir et appartient à ce titre à Montmartre. A rempli pendant plusieurs années les délicates fonctions de secrétaire général de l'Odéon, à la grande satisfaction de tous ceux qui ont eu recours à son amabilité et à ses services.

EMILE BOUCHER 3l

A UN AMI QUI ME DEMANDE SI J AI CHANGE, DEPUIS QUE NOUS NE NOUS SOMMES VUS

Ah ! pauvre cher ami, que fragiles nous sommes,

Combien le temps vieillit et ravage les hommes !

Depuis les bien longs mois où nous nous sommes vus

Le juvénile attrait dont nous étions pourvus

A fui comme un fétu que l'ouragan emporte.

Ta résistance à toi fut-elle un peu plus forte >

Il se peut, malgré que pour toi comme pour moi

Le Destin nous soumette à sa fatale loi,

Et fasse qu'ici-bas nos plus belles années

Soient, à l'heure qu'il est, autant de fleurs fanées

Dont, hélas, aujourd'hui les pétales défunts

Ont perdu leur éclat, ainsi que leurs parfums,

Mon physique, que l'âge et travaille et torture,

N'est plus, de son passé, que la caricature.

Et quand, dans un miroir, j'aperçois son reflet.

J'en viens presque à sourire, en le voyant si laid !

Et voilà que c'est toi qui veux que je te dise

Si les ans m'ont changé ? Quelle étrange hantise

T'incite à me poser semblable question?

C'est de la cruauté, de l'aberration ;

Oui, certes, c'est vouloir, dans ta douce folie,

Qu'en outre du poison, je boive encor la lie I

Pourtant, puisque tel est ton fantasque plaisir

Je veux, sans hésiter, me rendre à ton désir.

Voici donc mon portrait, à défaut de peinture,

Crayonné sans retouche et fait d'après nature.

C'est celui du moment, et tel que je me vois.

Tu le compareras à ceux-là d'autrefois,

Et pour peu que ton œil en lui me reconnaisse.

Tu verras si j'ai tort de pleurer ma jeunesse

Et de me demander, en face ces portraits,

Si je suis bien encor celui-là que j'étais :

Ma taille de jadis, si fine et si hardie.

S'est, faut-il l'avouer, à ce point alourdie

Que sa circonférence égale, pour le moins,

Le pourtour de mon torse, oui, j'en ai pour témoins,

Les vieux habits, coupés lors de mon mariage,

Et dont, l'autre matin, j'ai tenté l'habillage.

De la voûte d'un pont, mon dos a la rondeur

Et mon pauvre faciès, lamentable laideur.

Est fait d'aspérités lui donnant l'apparence

D'un grotesque motif sculpté dans du lard rance.

Les traits ont leurs défauts qui se sont accusés,

Le nez s'est allongé, les yeux se sont creusés,

Les lèvres, autrefois humides et vermeilles,

A deux œillets flétris sont aujourd'hui pareilles :

Ma coquette moustache au poil noir et soyeux

Qui, parmi mes amis, faisait tant d'envieux,

Envîrait à son tour la brosse avec laquelle

l'aimais à la lisser : crin grisâtre et rebelle,

Tel est cet ornement, sans couleur et sans art

Qui transforme, à cette heure, Aramis en grognard.

Mais si ma barbe, hélas! a si piteuse allure^

Que dirai-je de ma défunte chevelure?

Adieu fers à friser, coups de peigne ondoyants,

Adieu, boucles d'ébène aux reflets chatoyants.

Je ne rejette plus de mèches en arrière,

La forêt d'autrefois s'est changée en clairière,

Et qui me voit de dos coiffé d'un canotier

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