GENS DE PLUME
Et de même aussi, laissons Nos modernes Euripides Des vocables peu limpides Nous enseigner les leçons :
En réhabilitant presque Les bardes les plus pompiers, Que leur soif de pittoresque S'abreuve aux vers de vingt pieds ;
Que chacun d'entre eux s'honore D'être obscur, vague, incompris ; Que pour la rime sonore Tous affectent le mépris ;
Qu'ils blâment jusqu'au délire Les rythmes mélodieux :
— Ça n'empêche pas la Lyre D'être l'instrument des dieux l...
LE MARABOUT SACRÉ d'ÉGYPTE Jardin d'Acclimatation, 23 juillet 1908.
Dans le jardin où (soins touchants) on acclimate Les bêtes, je viens voir tes gestes d'automate, Ton air songeur et ta langueur, 0 marabout ; Et devant ton destin injuste mon sang bout!,.. N'étais-tu pas, au temps de la lointaine Egypte, L'oiseau sacré sculpté, digne, sur chaque crypte, Près des divinités à têtes de milans?... (Et cela se passait il y a cinq mille ans!...) O fidèle gardien des morts, ton cri sauvage Troublait le caracal flairant un sarcophage. Nuit et jour tu faisais sentinelle ; et ton bec Effrayait les vautours de son claquement sec... La fiancée était, par ta vue, absorbée Car tu portais bonheur autant qu'un scarabée. Ton culte était prescrit ; tu pouvais, familier, Fixer le Dieu-Soleil au profil de bélier... Parmi l'azur tu vis monter les Pyramides... Mais victime aujourd'hui de nos climats humides. Tu nous offres l'aspect navrant d'un dieu déchu : Autour de ton long cou s'effrange un laid fichu De plumes, ou plutôt un duvet ridicule. Ta tête est un joujou qui se désarticule, Agité par l'effort de l'épuisant hoquet ; Car ta maigreur présente un exemple coquet D'étisie. Et tu n'es pas seulement étique, Ta hideur exagère et brave l'esthétique ;
Ton front violet, chauve, et qui penche en avant,
Semble, lourd de pensers, celui d'un vieux savant.
Comme il est moucheté de taches, on présume
Que ta manie est d'essuyer ton porte-plume
Sur ton crâne... Et ta patte est gelée... En marchant,
Tu souffres... Les gamins ont un rire méchant
El voyant s'agiter sous ta face livide
Un long goitre qui pend comme une bourse vide.
0 ce goitre anormal qui monte et redescend !
Il est ridé, tremblant, troublant, presque indécent...
Dans l'enclos près du tien se prélasse une grue
D'Australie ; et tu dois trouver fort incongrue
Sa façon de pousser d'aigres cris vers le ciel.
Le silence, l'oubli, voilà l'essentiel.
Aussi, lorsque sévit cette assommante oiselle
Qui pour plaire au public semble faire du zèle,
Loin de la foule bête et du bruit détesté,
Tu regagnes, goutteux empreint de majesté,
Ton obscure cabane... Et, fermant ta paupière.
Aussitôt tu revois, près des cônes de pierre,
Le sphynx au nez rongé par la lèpre des ans...
Et ton crâne s'emplit de rêves bienfaisants...
GEORGES DOCQUOIS
Georges Docquois, né à Boulogne-sur-mer, le 21 Juin i863, se fit tout d'abord connaure par l'humour littéraire de ses raportages au Joui-nal. Ses débuts d'auteur au premier Théâtre Libre furent très remarqués. Ce qui le mit tout à coup en lumière, ce fut ce Paris sur le Pont qu'il écrivit pour l'ouverture du Tréteau de Tabarin et qui lui valut un article enthousiaste de Catulle Mondes Son œuvre dramatique est déjà considérable, il est au répertoire de la Comédie Française, de FOdéon et de rOpéra-Comique. Sa collaboration assidue aux illustrés comiques met en valeur ses qualités de verve et de fantaisie. Avec ses trois volumes de contes en vers [Les Miunies libertines, Le Plaisir des Nuits cl des Jours et Le petit chien tout nu) il s'est fait une place définitive dans un genre national par excellence et dont on peut affirmer qu'il l'a remis en honneur. Ses gazettes rimées au Gil Blas (a La petite flûte ») sont particulièrement goûtées.
BIBLIOGRAPHIE
Le Conférés des Poètes (Août 1894) ; Bétes et f^ens de L-tties ; L'Armoire aux bonshommes (Fiamm.irion), Les Minutes libertines. Le Plaisir des Nuits et des Jours, Le Petit chien tout uu, contes en vers (Fasquellc) ; L'A ulnniob- Iliade, rccit en vers du raid Pékin-Paris (Juven) ; L'Union tragique, roman (adapte de l'anglais)
GEORGES DOCQUOIS Q?
Mélie, un acte en prose, d'après Jean Reibrach (Th. Libre) ; Paris sur le Pont, revue tabarinique ; La Demande^ un acte en prose, avec Jules Renard (Odéon) ; Avant la fin du jour, un acte en vers ^Bodinière) ; Le petit champ, un acte en vers ; Pantomime de poche, récit animé en vers (Roulotte) ; Compliynent de la Parisienne à François Coppée (Th. des Poètes) ; Le pont aux Anes, un acte en vers (Odéon ; Paris sur la route, revue avec Lucien Metivet (Roulotte) ; quand on l'est (Grand Guignol), Voyageuse {id) ; Leur régime (id) ; Les Taupiers reçoivent (Th. Mondain) Voyageur, La cure de César, En voule^ vous des chansons, toutes ces pièces avec Emile Codey ; On de mande un jeune ménage (Bodinière) ; Le Facteur bien noté (Champ de Foire) ces deux pièces avec hmile Marchais ; Madame Bigarot n'y tient pas, un acte avec Félix Cresson (Athénée) ; Le Peigne, un acte en prose avec Paul Acker (Folies-Dramatiques) ; La petite maison, trois actes avec Alexandre Bisson (Opéra-comique); Le Renoncement, un acte en vers (Comédie-Française); Rue Saint' Tomas du Louvre, un acte en vers (Comédie-Française) ; Un Tour de Ninon, un acte en vers (Comédie-Française) ; Après VOpéra, drame en deux actes et trois tableaux, avec Jean Reibrach (Grand Guignol) ; Le Gltoung, un acte en prose avec Monjoyeux (Capucines).