‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 6 sur 160 · LA FILLE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA FILLE PUBLIQUE

La fille de banlieue, au visage plâtré,

Un soir, qu'elle faisait sa malpropre besogne,

Agonise soudain sous le mâle vautré.

Qui s'enfuit en laissant crever cette charogne.

Elle râle : une rouge écume est à ses dents; Une main l'a saisie au col : elle suffoque ; L'air manque à ses poumons, et les souffles ardents De sa voix éraillée ont l'air de cris de phoque.

Ses yeux, teints de charbon, implorent, révulsés, Celle qui d'un seul bond vous enlève aux étoiles; Et, d'un geste précis, les dix doigts convulsés Ramènent au menton les plis des maigres toiles.

Des parfums au rabais, dans un suprême adieu. Se mêlent aux sueurs acres de l'agonie ; Et le tout réuni monte en bouquet vers Dieu Où la joie et le deuil vivent en harmonie...

Et la fille, en mourant, regarde son passé,

Coup d'œil plein de tendresse aux choses que l'on quitte;

Minute de détresse oii, près d'être effacé,

Le labeur d'une vie entière ressuscite :

ANDRÉ BARDE I l

Ah I l'horrible existence et le navrant détail,

Et les corps avachis les matins où l'on rentre,

Et les soirs employés à chercher le bétail

Qui viendra s'écraser, pour des sous, sur son ventr(

Les jours passés, l'œil fixe et le cerveau vidé, A rêver en bâillaat sur des cartes graisseuses. Ou bien à barbouiller un visage ridé Avec des crayons gras ou des crèmes poisseuses I

Et rien 1 Pas un espoir, pas une passion, Pas un feu de désir, pas un coup de folie, Pas un élan du cœur, pas une expansion, Pas même les douceurs de la mélancolie I

Pas même les pitiés que l'on a pour un chien. Pas mênie le fouet cinglant de l'ironie, Pas de nerf, pas de sang, pas de volonté, rien Que les murs de prison de la monotonie !

La fille, alors, de loin, de très loin, de là-bas, Sent venir un frisson d'une fraîcheur exquise : C'est l'enfant de jadis, sans souliers et sans bas, Qui courait par les temps de soleil ou de bise...

Elle se voit piquant, des aiguillons tranchants, Les grands bœufs accouplés qui meuglent vers l'étable ; Et la douceur des soirs qui tombent sur les champs La fait pleurer de joie immense et véritable.

Elle marche dans l'herbe humide. A l'horijwn Noyé dans l'air violet du calme crépuscule, Un clocher lent, qui tinte, invite à l'oraison Et fait courber le front du laboureur crédule.

Et la mourante, avec des gestes enfantins, Cherche à joindre ses doigts pour les vieilles prières, Ses doigts habitués aux touchers libertins, Ses doigts souillés par les caresses ordurières.

Et, tout en murmurant des mots entrecoupés, Elle meurt pardonnée, heureuse et respectable. En gardant dans ses yeux ternis, vitreux, fripés, L'image des grands bœufs qui meuglent vers l'étable.

Jeu de Massacre, 01lendor£F.

PAUL BILHAUD l3

PAUL BILHAUD

Paul Bilhaud, poète et auteur dramatique, né le 3i décembre 1854, débuta par des chansons : V Amour frileux (musique de Darcier), Roman champêtre (musique de P. Henrion) et par des monologues qui des Hydropathes passèrent à Montmartre et devinrent vite populaires. Il a appartenu à l'administration des Beaux- Arts, qu'il a quittée, il y a une dizaine d'années, pour se consacrer entièrement au théâtre. Observateur fin, riche en humour, d'une verve de bon aloi, il y a remporté de nombreux succès. Quant à ses vers, ils sont francs et spirituels, marqués au bon coin de la poésie, et de la poésie née en terre française, gaie, alerte, pétillante de sourires et d'étincelles.

La navigation en mer sur bateau à voiles, la chasse, la pêche et tous les sports en général passionnent Paul Bilhaud. Il a appris de Buffalo à casser des œufs en tirant derrière soi au moyen d'une glace et à manier assez bien le lasso. Qu'il nous pardonne notre indiscrétion, mais notre devoir de biographe nous obligeait à révéler au public tous ses talents, ou pour mieux dire, en nous servant de son expression, tous ses violons d'Ingres.

BIBLIOGRAPHIE

Deux volumes de vers : Gens qui rient et Ça!... et le reste, — Un roman : Nous deux.

THÉÂTRE

Qui? un acte, L'Ame des Héros, un acte en vers (Comédie- Française). — Afa bru, 3 actes, Première ivresse, un acte (Odéon). — Les Espérances, un acte, Heureuse, trois actes, La veuve de Damoclès, trois actes (Vaudeville). — La première querelle, un acte (Gymnase). — Madame Rose, opéra-comique, un acte (Opéra-Comique). — Le Paradis, trois actes, Le Bigame, trois actes, M'amour, trois actes, Les dragées d'Hercule, trois actes, Le Gant, un acte. J'attends Ernest, un acte (Palais- Royal). — Nelly Rosier, trois actes, La famille Boléro, trois actes, La gueule du loup, trois actes (Nouveautés). — La courtisane de Corinthe, cinq actes, en vers (Th. Sarah Bernhardt). — Toto, opérette, trois actes (Comédie-Parisienne). — Nos bons chasseurs, trois actes (Nouveau-Théâtre). — Et entre autres pièces en un acte et comédies de salon : Le Papillon, La soirée du Seije, Gustave, La Douche.

PAUL BILHAUD

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