LE DOUBLE SUICIDE
Comm' la vie, à tout bien r'garder,
Ne vaut pas un centime, Je résolus de m' suicider
Avec ma légitime.
Or, voulant mourir pour de bon,
Ma femm' s'ion la coutume, Prépare un boisseau de charbon
Et m' dit : « Allume ! allume ! »
Pour y prendre des bûch's Bernard,
Vit' j'ouvre mon armoire, J'y vois un reste de canard,
Un morceau d' Brie, un' poire.
Au même instant ma femm' me dit :
« Avant d'nous mettre en route, Comm' je m'sens un peu d'appétit,
Si nous cassions un' croûte?- m
J'accepte la proposition.
Via ma femme qui dévore...
« Tu vas t'fiche une indigestion,
Lui dis-je, Éléonore.
— Bahl répond-eir, ça n' m'inquièt' pas.
Avant d'être malade J's'rai passé' d' vie à trépas
J' vais finir la salade. »
Jugez de mon étonnement
Quand j'vis que ma conjointe, Pour arroser son enterr'ment,
Avait pris sa p'tit' pointe.
Eli' soupirait, les yeux battus :
(( C vin-là, vois-tu Gégène, Quand j' pens' que nous n'en boirons plus,
Ça m' fait vraiment d' la peine I »
Bref, nous v'ià couchés sur le dos,
Attendant la Camarde.
Mes yeux contemplaient les rideaux.
Soudain, ma femm' me r'garde.
(( Embrass'-moi, m' dit-elle, à mi-voix,
J' n'y mets pas d'exigence.
Mais comm' ce s'ra la dernier' fois,
Tâch' d'être un peu régence. »
Quand on est en train d' s'asphyxier, C n'est pas là qu'on discute.
Moi, pour ne pas la contrarier, Aussitôt, i' m'exécute.
« Ah ! j* meurs, dit-elle, en palpitant, Mais j' vois la vie en rose I »
J' lui réponds : Ça, c'est épatant, « J'allais t' dir' la mêm' chose. »
VU
Lorsque notre émoi fut calmé,
Jugez de ma surprise :
L' charbon n'était pas allumé
Et, roug' comm' un' cerise, Éléonor', loin de souffrir.
Disait, l'âme ravie :
« Ah ! tu m'as si bien fait mourir,
Qu' ça m'rattache à la vie! »
La musique se trouve chez Sulzbach, éditeur, i3, Faubourg- Saint-Martin, Paris.