LA DAME ET LE CHIEN
Je viens de rompre avec une maîtresse,
Une beauté que j'aimais comme un fou,
Mais qui montrait souvent moins de tendresse
A son amant qu'à son affreux toutou;
Entre elle et moi, jugez de ma déveine.
Cet animal, qui ne manquait de rien,
Menait un sort de créature humaine
Quand, moi, j'étais malheureux comme un chien.
A mes moments je suis un brin poète, J'aime parler de l'azur et des fleurs.
Quand, sur sa main, Lise appuyait sa tête, J'interrogeais ses yeux doux et songeurs. (( Où donc es-tu ? disais-je avec instance. Mon oiseau bleu, ma perle, mon lis d'or ? » Et l'oiseau bleu me répondait : « Je pense Que nous n'avons pas fait pisser Médor. »
Quand je payais mon tribut à la brume
Avec la grippe ou bien l'influenza,
Elle restait insensible à mon rhume
Et le traitait de simple coryza.
Mais, quand son chien toussait, dieux I que d'alarmes.
En l'installant sur un tapis moelleux.
Elle disait, les yeux remplis de larmes :
« Ah 1 j'ai peur qu'il ne soit tuberculeux ! u
Quand, le cœur plein d'un fol enthousiasme, Sous l'édredon et, pourtant, dans les cieux, Je murmurais : « Quel voluptueux spasme! Ahl laisse-moi me mirer dans tes yeux. » Au pied du lit, sa place coutumière, Le chien jappait et Lise, avec ennui, Disait : « De grâce, éteignons la lumière, Médor est veuf, ayons pitié de lui! »
Quand nous sortions, c'était une autre antienne,
« Ici, Médor ! Ah ! quel chien obstiné !
Prends garde, il va sauter sur une chienne !
Veux-tu finir, petit passionné 1 »
Mais le toutou faisait l'oreille sourde
Et devenait de plus en plus ardent.
Moi j'étais là, planté comme une gourde,
En attendant la fin de l'mcident.
Bref I à la fin, je perdis patience,
Je la quittai, non sans quelque regret,
Car je me fis un cas de conscience
De m'informer si Lise me pleurait.
Un sien voisin me dit : « Elle est de glace,
Votre départ ne lui fit point d'effet,
C'est, dans son cœur, Médor qui vous remplace. »
J'ai le soupçon que c'était déjà fait.
Georges Lorin, né à... en... (a égaré son acte de nais» sance), quoique peintre, quoique sculpteur ou plutôt statuiste comme il met sur ses cartes, appartient à la littérature à la fois comme humoriste dans Paris-Rose, volume de vers impressionnistes, publiés chez Ollendorff, et poète grave de l'amour dans VAme Folle {même éditeur). Ses vers artistement ciselés sont d'un véritable poète et révèlent un talent très personnel.
G. Lorin statuiste est l'auteur de La Révolte reproduite dans le livre d'Armand Dayot : La Guerre et la Commune. Gomme peintre, surtout paysagiste, c'est plutôt un crépusculaire. Une toile de lui, remarquable, Le Silence, est au musée de Châteauroux. Il a publié un album de dessins Au gré du Songe, dont la plupart sont d'une philosophie étrange et cruelle. Lorin fut caricaturiste et monologuiste. On l'accuse d'avoir donné une forme d'appareil pour guider des aigles éduqués, qui serait, sous le nom d'aigloplane, l'aéroplane définitif. Il sourit.
Nous pourrions ajouter que Georges Lorin est l'auteur d'un projet de bas-relief pour ériger à la mémoire de Maurice Rollinat, dans un jardin de sa ville natale. C'est l'illustration de ces quatre vers du poète-musicien.
O Musique, torrent du rêve.
Nectar aimé, philtre bîni.
Cours, écume, bondis sans trêve.
Et roule moi dans l'infini.
"Rollinat chante éperdument au piano. Une Muse géante, èchevelée, l'enveloppe. Sa robe se termine en flots d'écume lui jetant les Visions de l'Amour et de la Douleur