LE MARCHE AUX FLEURS
Sous de petits hangars coquets.
Fixés au sol par des piquets, Toute une foule de bouquets Se pavane et fait des manières; Et le boulevard sent si bon Que je m'élance, tout d'un bond, Pour griser mon pas vagabond De ces caresses printanières I
Faisant la pige à maint troupier, Dans de grands faux-cols en papier, Plus amidonnés qu'un pompier De province, un jour de revue, Les beaux bouquets^ en rangs pressés, Se dressent, ou bien, renversés, Sur des rayons improvisés, S'alignent pour charmer la vue.
Quel spectacle à ravir les yeux !
Bleus tendres et rouges joyeux, Tious les tons les plus merveilleux, Chantent la chanson des prunelles!
C'est le printemps, en vérité, Qui, loin des champs et de l'été.
Dans la ville s'est arrêté.
En dépit des lois éternelles I
C'est lui ! lui-même... et cependant Le soleil est loin d'être ardent, Le froid même est un peu strident, Et malgré que la pâquerette Par terre s'étale à foison La gardienne de la maison N'a pas, je le crois, sans raison, Les deux pieds sur sa chaufferette.
Serais-je à ce point-là distrait?
Ou l'été, pour comble d'attrait Ferait-il faire son portrait Plus d'une fois pendant l'année?
Des fleurs, maintenant, dans l'hiver?
Arborant dans un écrin vert.
Un frais calice, grand ouvert?
J'en ai l'âme toute étonnée!
Ma parole 1 — Regardez-les f Pivoines aux larges ourlets, Jacinthe aux clochetons follets.
Ne furent jamais plus coquettes I Ni plus dorés les boutons d'or, Ni plus bleu le bluet qui dort Au pied du palmier matador Aux vastes feuilles en raquettes I
La tulipe fait des pompons Ou laisse tomber ses jupons, Comme au temps des baisers fripons I Lt les mignonnes violettes,
Par petits dômes entassés, Embaument, à flots condensés, Près des muguets embarrassés Dans leurs nombreuses cassolettes 1
Les roses viennent se ranger Auprès, — pour le mettre en danger!
Du bouquet de fleurs d'oranger Qui semble un gros flocon de neige, Et dont le faux-col dentelé Evoque en vain le sylphe ailé, Très amoureux et très zélé, Qui l'égaiera de son manège I
L'étoile qui dit au butor :
(( Ne m'oublie^pas » n'a pas tort!
La pensée ondule et se tord
Au fond des proprettes bourriches ;
Et sa corolle aux bavolets
Jaunes, blancs et violets,
Montre à deux grands lis gringalets
Des velours opulemment riches!
Des marguerites, en voilà.
Dont jamais une ne parla !,..
Mais, j'y songe, ce printemps-là C'est un printemps cosmopolite?
Il est de toutes les saisons!
Il vient de tous les horizons S'abattre parmi nos maisons ; C'est un printemps aérolithe !
II tombe là comme d en l'air!
Et de ses trésors nul n'a l'air
D'être en papier, pourtant c'est clair !
J'en ai la narine en goguette !
Si personne ne peut me voir,
Cela me devient un devoir
De cueillir un peu, pour savoir.
Une fleur... mais... quelqu'un me guette
« Choisissez, mais n'arrachez pas I Vous désirez donc leur trépas?
Monsieur, portez plus loin vos pas, Si vous avez la poche vide... »
A ce discours plein de rigueur.
Je dirai même un peu moqueur.
Si l'on eût retourné mon cœur, On l'aurait trouvé tout livide 1
Car sous l'affront du boniment — Bien indiscret dans ce moment I — Il me souvint, soudainement. Qu'il en est un que l'on vous jette, Quand d'autres fleurs, pleines d'appas, Dont les yeux lancent des appâts, S'offrent... mais ne se donnent pas, Hélas !... si l'on ne les achète! II
Et j'allais, des soyeux jasmins.
Des dahlias soûls de carmins.
Du doux emblème des hymens, Dire des choses médisantes,
Lorsqu'on me rappela comment.
Par l'effet de quel dévouement, Les fleurs nous portaient l'agrément De leurs qualités séduisantes.
Que, délaissant l'aurore en pleurs,
Pour mettre au son de leurs couleurs.
Sur nos citadines douleurs,
Le baume de leur fraîche haleine,
Les charmeuses ont déserté
Les ciels chauds et la liberté,
Le beau papillon velouté
Et le silence de la plaine,
Le fouillis jaseur des gazons...
Pour venir entre les cloisons De nos étouffantes prisons Mourir sous l'arrosoir stupide.
Et que, même avant cet enfer, Beaucoup d'entre elles ont souffert, Dans une grande cage en fer, Un long esclavage intrépide !
Alors, tout bas, j'ai dit merci I Même aux pétales du souci...
Aux œillets, aux lilas, ainsi Qu'au gai marché qui s'en décore.
Souhaitant que nos cœurs usés, Quand viendra l'hiver des baisers, Trouvent, quoique désabusés.
Quelque moyen d'y croire I
Paris rose, P. Ollendorff.