I. LA HALTE
Ame d'enfant qui fut la mienne quinze jours ! Plaisir de tout ; grands bois aux mousses de velours Où le soleil tombait des branches goutte à goutte ; Paysans qui passiez dès l'aube sur la route, Bruit rythmé de sabots lourds et laborieux ; Prés humides remplis de vaches aux beaux yeux, De grillons et du goût mouillé des joncs qu'on mâche ; Bêlements dans la nuit d'une chèvre à l'attache ; Et vous, surtout, douces maisons aux toits moussus Avec vos rauques girouettes par-dessus, Vos placards qui sentaient les pommes et les miches, Vos murs que bénissaient des Vierges dans leurs niches. Vos seuils bas où les soirs étaient pleins de tilleuls. Et vos vergers que j'aurais cru que pouvaient seuls Avec leurs choux bleutés et leurs pois verts en rames. Rêver Madame de Noaille ou Francis Jammes... Pour le bonheur que manquait-il à tout cela ? L'amour ? Que venez-vous me dire ? Il était là.
{La Tempête.)
Beaux arbres, elle était — vous souvenez-vous d'elle? — Malgré son ventre lisse et malgré ses seins durs. Plus vaine pour mon cœur et presque moins réelle Que votre ombre dressée en noir contre nos murs.
C'est pourquoi, cet an-là, je vous revis encore Avec un cix-ur pareil, rempli d'ombre et d'amour, O pins de qui les fûts, dressés contre l'Aurore, Semblaient les noirs soldats d'un prince hostile au jour.
Plus tard, lorsque midi vibrait de feux et d'ailes, Chacun de vous, blessé, sanglant, pourpre ou vermeil Exhalait la chanson des cigales fidèles — Cri du guerrier frappé par les traits du Soleil.
Mais la nuit survenait ainsi qu'une revanche, Et vous faisiez alors retentir, ô vainciueurs Frémissants et laurés d'astres à chaque branche, L'écho du vent marin sonnant dans vos grands cœurs.
* * Donc, même auprès d'Annie, et lourd du vin des rêves. J'ai pu soumettre encor mon vertige d'amant. Dans rhéroïcjue odeur du flot et de vos sèves, A votre magnifique et fruste enseignement.
O pins du sol natal, ô guerriers, ô poètes,
O blessés, ô chanteurs qui dominiez, devant
La maison dont les airs craquaient dans les tempêtes.
L'impétuosité du soleil et du vent,
O héros que l'hiver lui-même, en sa colère. D'une sombre splendeur ne dépouille jamais, Votre conseil reste le seul qui put me plaire Quand ma bouche était jointe aux lèvres que j'aimais.
(Le Livre d'Annie.)
O Béatrice, toi qui le long de ma route Comme une ombre de flamme es liée à mes pas, Ne crois pas, faible cœur, esprit enclin au doute. En voyant mes amours, que je ne t'aimais pas. Durant plus de dix ans, de l'enfance à la vie, Nulle heure n'est passée, angoissée ou ravie, Sans que fût en mon cœur ton nom crié tout bas.
Tu fus l'image unique aux feuillets du beau livre
Où — consolation de mon précoce ennui —
Je relisais, sans fin, le conte bleu de vivre
Pour l'amour d'un amour qui m'étonne aujourd'iiui,
D'un amour qui m'eût fait, moi l'homme et moi lemaître.
Asservir mon destin au destin d'un autre être
Et, pour vivre ou mourir, ne compter que sur lui.
Mais, toujours au zénith de mon ciel située,
Etoile qui guidas mon espoir enfantin.
Ta lueur c^ue les ans n'ont point diminuée
Fait de mon existence un éternel matin ;
Et ton nom, si mon âme humaine était mortelle,
Jusque dans le néant resplendirait sur elle
Comme un nuage d'or sur un soleil éteint.
Tout ce par quoi la vie est belle, ample et féconde.
L'enthousiasme, et la douleur, et la fierté
Voilà ce qu'en t'aimant j'ai conquis dans le monde ;
Quand tu repris l'amour, ce trésor m'est resté.
On n'aliène pas un pareil héritage ;
Ce ne sont pas des biens que l'on peut mettre en gage
Ni vendre chez des Juifs un jour de pauvreté.
C'est pourquoi, sur le sol de ces longues allées, Tes doux pieds à jamais ont marqué leurs contours ; Ton nom demeure inscrit sur tous les mausolées. Ta statue est debout dans tous les carrefours ; Jadis, tu t'es penchée au bord de la fontaine. Et tu t'en es allée, et cette heure est lointaine. Mais les fidèles eaux te reflètent toujours. {Perse phone.)
HENRY DÉRIEUX
Né à Le Passage (Isère) le 15 avril 1892.
Collaboration poétique au Divan : n" 14, septembreoctobre 1910 ; — n» 20, avril 1911 ; — n» 52, février 1916 ; — n" 55, novembre 1917 ; — n° 71, mai-juin 1921.
Bibliographie : Le Sable d'or, poèmes. « L'art libre », Lyon, 1911. ■ — Le Regard derrière l'épaule. Grasset, 1912. ■ — Gilbert de Voisins, essai. « Le Divan », 1912. • — En ces jours déchirants. Payot, 1916. • — Le Livre d'heures de la guerre. « Le Divan », 1918. • — Baudelaire, trois essais précédés d'un poème. « Nouvelle Librairie littéraire », Bâle, 1918.
A consulter : A.-M. de Poncheville, La Semaine littéraire, octobre 1917.