‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 10 sur 131 · PRELUDE · texte numérisé non relu

PRELUDE

La brise fait trembler sur les eaux diaphanes Les reflets ondoyants des palais radieux; Le pigeon bleu se pose au balcon des sultanes; L'air embaumé s'emplit de mille bruits joyeux; Des groupes nonchalants errent sous les platanes; Tout rit sur le Bosphore, et seuls les elkovans Avec des cris plaintifs rasent les flots mouvants.

O pâles elkovans ! troupe agile et sonore, Qui descendez sans trêve et montez le courant ! Hôtes doux et plaintifs des ondes du Bosphore, Qui ne vous reposez comme nous qu'en mourant ! Pourquoi voler ainsi sans cesse dès l'aurore, Et d'Asie en Europe, et de l'aube au couchant, Jeter sans fin ce cri monotone et touchant?

Le peuple de ces bords vous vénère et vous aime: Le pêcheur vous salue en jetant ses filets; Les enfants du rivage et le chasseur lui-même

^8 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Ne déciment jamais vos rangs toujours complets; Et quand le soleil tombe à l'horizon extrême, L'odalisque, entr'ouvrant la vitre des Talis, Vous suit d'un long regard à travers le treillis.

On dit, ô voyageurs! que vous êtes les âmes Des victimes sans nom qui dorment sous ces flots; Corps souples et charmants d'ardentes jeunes femmes, Dont la nuit et l'horreur étouffaient les sanglots, Lorsque, cousus vivants dans des toiles infâmes, L'eunuque les plongeait dans ce gouffre profond, Muet comme la tombe et comme elle sans fond.

Voilà pourquoi, laissant vos corps sans sépulture Servir sous les flots bleus de pâture au dauphin, Vos mânes irrités errent à l'aventure, Et, sans se consoler, volent, volent sans fin. Voilà pourquoi, plaignant toujours votre torture, Vous ne quittez jamais ce rivage embaumé Où vous avez souffert, où vous avez aimé.

Et vous avez raison! car dans ce pauvre monde On ne vit qu'où l'on aime, et la patrie est là ! Ici-bas, rien ne vaut le coin d'ombre profonde

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