ERNEST D'HERVILLY
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rnest d'Hervilly, né à Taris le 26 mai 183 p, est bien fils de cette capitale de Tesprit et du goût. Il sait rire et h4. pleurer, il sait railler sans blesser, comme il sait garder au fond du cœur t émotion sans la gaspiller. Ce fantaisiste charmant a beaucoup écrit en prose et en vers, pour les journaux comme pour les théâtres. Citons, parmi ses recueils de poésies, La Lanterne en verres de couleurs (1868); Les Baisers (1872), Jeph Affagard (1873), Le Harem (1874.). ^îen de plus élégant, de plus spirituellement voluptueux que ses esquisses de galanterie et d'amour, c4u théâtre, La Belle Saïnara, comédie en un acte et en vers, joint, comme certains de nos plus charmants tableaux de genre, la couleur locale japonaise à la couleur locale parisienne. C est une figurine du boulevard sculptée sur jade. Le Bonhomme Misère, trois actes en vers, montre, dans un cadre de légende moyen âge, que ce poète est aussi un philosophe à ses heures, mais quen somme c'est che\ lui la poésie qui ï emporte.
Les œuvres de zM. Ernest d'Hervilly ont été publiées par cA. Lemerre.
^3 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Bizarre comme un singe, et pareille aux Houris, Tîma riait, Tîma croquait une praline; Son pied émergeait, nu, d'un flot de mousseline, Sur des carreaux épais, brodés d'or, et fleuris :
Petit pied gras et fin, blanc comme un grain de riz! Chaque ongle étroit semblait fait d'une cornaline. Tîma berçait son pied d'une façon câline, Et, riant, grignotait un bonbon de Paris.
Le dur soleil d'Alger brûlait sur les terrasses; Mais Tîma souriait au voyageur roumi :
Heure passée à l'ombre, ô souvenir ami!
Et lorsque, fils-de-chien, de mes lèvres voraces Je baisai son pied nain, pour la première fois, Tima rit largement, une dragée aux doigts...
(Les Baisers}
c4 Lo4 LOUISIoiC^E
Sous l'azur enflammé, le vieux Mississipi Fume. — Il est midi. — Les tortues Dorment. Le caïman aux mâchoires pointues Bâille, dans le sable accroupi.
ERNEST DHERVILLY. ^J()
Les cloches ont sonné le breakfast dans la plaine,
Et l'on n'aperçoit plus, là-bas, Dans les cannes à sucre et dans les verts tabacs,
Les nègres aux cheveux de laine.
Tandis que, sur les champs où gisent les paniers
Des noirs étendus dans leurs cases, Le soleil tombe droit et dessèche les vases
Nourricières des bananiers,
Chez Jefferson and C°, dont le coton, par balles,
Gorge le Havre et Manchester, On siffle le petit Africain Jupiter,
Un rejeton de cannibales!
Jupiter, négrillon vorace et somnolent,
Qui chérit l'éclat blanc du linge, Un large éventail jaune entre ses doigts de singe,
S'avance d'un pas indolent.
Or, préférant, selon toutes les conjectures,
La cuisine à la véranda, Il évente, rêveur, sa maîtresse Tilda,
En digérant des confitures.
Et, cependant qu'il suit de son gros œil d'émail
Les zigzags sans fin d'une mouche, L'ivoire de ses dents brille au bord de sa bouche
Entre deux croissants de corail.
Un jour discret emplit la véranda tranquille,
Filtré par les feuillages verts; Les stores de rotin au hasard entr'ou verts
Laissent passer des fleurs par mille.
3S0 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Nul bruit. — L'éventail bat l'air tiède et parfumé
Avec un soupir monotone; Un griffon de Cuba, muet, se pelotonne Ou s'étire, ingrat trop aimé!
Deux splendides aras, de leur perchoir d'ébène Lancent, assoupis, des clins d'yeux
Sur l'enfant noir, objet de leur secrète haine, Et sur le Havanais soyeux.
Un macaque chéri, jeune mais blasé, grave Comme au Sénat le président,
Crèv^, plein d'insolence, et du bout de la dent, La peau jaune d'une goyave.
Au dehors les crapauds se taisent dans les joncs
Mystérieux des marécages.
Les Moqueurs alanguis ont cessé, dans leurs cages,
De contrefaire les pigeons.
Miss Tilda Jcfferson, une enfant, paresseuse,
Paresseuse créolement, Abandonne son corps au tangage charmant
Et doux de sa large berceuse;
Elle est pâle, très pâle, avec des cheveux bruns, Dans son peignoir de mousseline :
On voit à la blancheur de l'ongle à sa racine
Que son sang noble est pur d'emprunts.
Le balancin de canne où miss Tilda repose
Obéit à son poids léger; La chère créature au doux nom étranger
A l'oreille porte une rose.
ERNEST DHERVILLY. 381
Sa suivante Euphrasie, en madras jaune et bleu,
Aux grosses lèvres incarnates, Rit, sans savoir pourquoi, dans un coin, sur les nattes,
Humant sa cigarette en feu.
Miss Tilda Jefferson fait la sieste; elle rêve;
Elle pense à son doux ami; Ses admirables yeux sont fermés à demi;
Son nègre l'éventé sans trêve.
L'œil clos, miss Tilda suit Davis Brooks, son amant,
Sur les houles de l'Atlantique, Tandis que Jupiter, harcelé d'un moustique,
La contemple piteusement.
Elle voit son Davis, tête hâlée et fière,
Sur le pont du schooner Volîy, Qui fume, accoudé sur l'habitacle poli,
En casquette à longue visière;
Le schooner roule et tangue, et ses mâts gracieux
Jettent leurs ombres sur les lames, Et l'ombre des huniers, des espars et des flammes...
Davis Brooks paraît soucieux.
Miss Jefferson sourit; — le fin navire lofe
Et s'éloigne; — ses doigts mignons S'agitent faiblement, délicats compagnons
Du sein qui tremble sous l'étoffe.
Ainsi, sur l'Océan où croise son amour,
La blanche miss Tilda s'égare, A laquelle ce soir, en brûlant un cigare,
Trente planteurs feront leur cour.
^82 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Mais, hélas! insensible à tant de poésie,
Jupiter pousse un cri plaintif, Et dans son coin obscur, toujours sans nul motif,
Rit la mulâtresse Euphrasie;
Autour d'eux le chien blanc, les perroquets pourprés Et le singe roux, tout sommeille;
Le vent qui passe apporte, avec un bruit d'abeille, L'odeur des ananas dorés.
(Le Harem)
EiViMANUEL DES ESSARTS
O M M A N U E L des E s s A r t s est né en 18] p. cAprès son début Fzjf^ des Poésies Parisiennes, il a donné Les Élévations, poèmes ZZ&4. philosophiques qui parurent en 1874..
« pourri de l antiquité grecque et latine, a dit Théophile Gautier, des Essarts la mélange dans les proportions les plus heureuses avec la modernité la plus récente. Tarfois la robe à la mode dont la muse est revêtue dans les Parisiennes prend des plis de tunique et rappelle quelque chaste statue grecque. Le beau antique corrige à propos le joli et l'empêche de tourner au coquet. Une goutte de vieux nectar mythologique tombe parfois ■au fond du verre à vin de Champagne et en empêche le pétillement trop vif. »
Les Poèmes de la Révolution (1879) ont montré sous un jour nouveau le talent de zM. Emmanuel des Essarts.
Sans abandonner les élégances et les rêves d'autrefois, fauteur ajoute à son talent un lyrisme et une force qiion ne lui savait pas à ce degré. Il y a de l ardeur et de la puissance dans tout ce livre, où Ion voit se lever tour à tour toutes les têtes, terribles, inspirées ou douces de la Révolution française.
Outre ces trois recueils de vers, zM. Emmanuel des Essarts a fait paraître en prose L'Hercule grec, Les Voyages de 1 Esprit, etc.
Ses œuvres ont été publiées en partie che-ç c4. Lemerre et en partie che\ Charpentier.
E. Ledrain.
384 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Loi SOEU\ DE VcAS\ÎOU\
Lorsqjje le monde enfant s'éveillait dans l'ivresse, Nonchalamment bercé par les brises de l'air, Que l'hymne insoucieux d'une libre allégresse Soupirait dans les bois et flottait sur la mer,
L'Amour naquit, l'Amour qui s'élançait des ondes, Epris de sa jeunesse et fier de sa beauté, Jetant sur les vallons et les plaines fécondes Le regard calme et doux d'une divinité.
Il allait, voltigeant dans sa grâce enfantine, Comme le frère aîné des lis et des oiseaux: Il écoutait la voix de la source argentine; Il se laissait charmer par la chanson des eaux;
Et, tandis qu'à ses pieds la Nature ravie Palpitait et lançait les germes bondissants, Et de ses larges flancs faisait jaillir la vie En corps épanouis, en arbres frémissants,
Il disait : « Je suis Dieu, je suis seul, je suis maître. « Partout des jeux, partout des danses et des chœurs ! « L'homme par le bonheur apprend à me connaître, « Tout chante à ma venue et les nids et les cœurs.
« O terre, dans ton sein je sens courir des fièvres; « Des frissons inconnus glissent dans les forêts; « Partout je vois s'unir les fleurs roses des lèvres, « Et les premiers amants sollicitent mes traits.
F M MANUEL DES ESSARTS. ^Sf
« Quel long tressaillement de délire et de joie « Dans les ravins profonds et sous les myrtes verts ! « Je nais et tout fleurit, tout vibre, tout flamboie, « Je suis le jeune roi de ce jeune univers. »
Et ce dieu nouveau-né que sa puissance enivre, Ainsi qu'une secrète et magique liqueur, Heureux de commander et plus heureux de vivre, Sur le monde asservi posait un pied vainqueur,
Quand près de lui soudain une vierge plaintive, Sombre comme un fantôme en ses noirs vêtements, Se dressa, consternant la nature craintive, Et jeta l'épouvante aux gaités des amants.
Ombre mystérieuse et tragiquement belle,
Avec un regard plein d'une triste douceur,
Et se penchant vers lui : « Cher Amour, lui dit-elle,
« Je viens à toi, je suis ta compagne, ta sœur.
« Tu ne me connais pas ! Moi je suis la Souffrance. « Les dieux nous ont unis pour un long avenir ; « Sans doute tu me crains dans ta jeune ignorance; « Mais ton âme apprendra plus tard à me bénir.
«. Dans les cœurs qu'à vingt ans ton soleil illumine « Et vient incendier de ses rouges splendeurs « Moi je prolongerai l'illusion divine « Et les enchantements ingénus des candeurs.
« Par l'obstacle jaloux et l'anxieuse attente, « Par tous les freins cruels imposés au désir, « Par les retards mortels à l'ardeur haletante, « Je viens purifier l'extase du plaisir.
^86 . ANTHOLOGIE D'U XIXe SIÈCLE.
(( Aux tourments imprévus je donnerai des charmes. « La fleur de la tendresse au calice embaumé « Répand plus de parfums sous les premières larmesce Comme après la rosée un lilas ranimé.
<( C'est par moi que naîtront aux heures de tendresse
« L'espoir aventureux, le hardi dévoûment.
« Je rendrai l'horizon plus grand pour la jeunesse,
« L'amante plus céleste aux regards de l'amant.
« Partout où deux baisers s'appelleront dans l'ombre,.
« Nous nous rencontrerons dans notre mission,
« Toi pour verser au cœur les délices sans nombre,
« Moi pour lui révéler la chaste passion ! »
(Elévations))
éMcAVcAmE T>E C 0 C^D 0 1{C E T
Longtemps après l'effroi des tourmentes publiques, Dans la langueur des beaux jardins mélancoliques Et blanche au voile noir sous les ombres d'Auteuil, La veuve du héros pensif traîna son deuil Parmi les entretiens choisis des philosophes. Le frôlement discret de ses tristes étoffes Vibrait délicieux pour Garât et Tracy, Et Cabanis sentait son front tout éclairci Par la limpidité de ce sourire humide.
Cependant qu'au dehors des femmes à chlamyde Passaient avec l'éclat strident d'une chanson, Elle n'était que rêve, ondulement, frisson,