LOUIS RATISBONNE
pY^^^ ouis-Gustave-Fortuné Ratisbonne, né à Stras- ^1 %Sm î>ourë>-> donna, de 1852 à 18 £7, les trois volumes de la ièfe^eJ-l traduction en vers de la Divine Comédie; en 18 $2 Au printemps de la vie, puis La Comédie enfantine et Les Figures jeunes.
77 a le vers heureux. Le public, qui le lit facilement, aime sa brillante traduction de Dante et ses Figures jeunes. On pourrait citer de lui, dans plus d'un genre, des strophes coulées de source, qui ne sentent point l'école et qui sont dans le vrai génie français.
Sa Comédie enfantine est une œuvre toute nouvelle, parfaite dans son genre. L 'auteur y met à nu le coeur des petits garçons et des petites filles, flagelle les premiers vices et raille les premiers ridicules de l humanité. Le petit monde, dont il est le classique, le comprend et taime. Et le père lit par-dessus T épaule de sa femme ce livre de famille.
A . France.
Lc4 TOUTÉE OUVERTE
Madeleine, une enfant, étaic fort occupée, Tout en riant à belles dents, A plonger les ciseaux au cœur de sa poupée, Pour voir ce qu'elle avait dedans.
200 ANTHOLOGIE DU XIXe SIECLE.
Or, elle n'avait rien. — Dans le joujou stupide Le marchand n'avait mis que du son et du crin. Alors l'enfant rieuse incline un front chagrin Et se met à pleurer : la poupée était vide !
Il ne faut pas aller trop au fond du plaisir,
Ou l'on devient triste à mourir.
Petites, prenez garde, ou vous seriez trompées; Il ne faut pas ouvrir le ventre des poupées!
LE SOUHcAlT VE Loi VIOLETTE
Ou a n d Flore, la reine des fleurs, Eut fait naître la violette Avec de charmantes couleurs, Les plus tendres de sa palette, Avec le corps d'un papillon Et ce délicieux arôme Qui la trahit dans le sillon :
« Enfant de mon chaste royaume, Quel don puis-je encore attacher, Dit Flore, à ta grâce céleste?
— Donnez-moi, dit la fleur modeste, Un peu d'herbe pour me cacher! »
(La Comédie enfantine)
LOUIS RATISBONNF. 201
LE FILS IC^G\c4T
La pauvre source soupirait En voyant s'éloigner le fleuve.
«. De mon fils je vais être veuve! »
Et goutte à goutte elle pleurait.
« Ne soyez donc pas inquiète !
Je vous promets de revenir, Quand j'aurai fini de courir. »
Il part sans détourner la tête!
Voilà mon fleuve ambitieux Oui fait son chemin dans le monde, Grossissant en route son onde De tous les ruisseaux vaniteux.
Gonflé par la pluie et la neige,
Par la rivière et le torrent,
Il s'écriait tout en courant :
<( Me voilà roi! j'ai mon cortège! »
Et plus avant il s'en allait Sans jamais ralentir sa course, Et l'ingrat oubliait la source Qui loin de lui se désolait!
« L'humble mère qui m'a fait naître
Sous le petit rocher, là-bas,
Se disait-il un jour tout bas,
Ne pourrait plus me reconnaître. »
ANTHOLOGIE DU XIXe SIECLE.
Ec d'un impétueux élan
Le fils ingrat poursuit sa voie,
Il grandit, grandit... et se noie
Dans les gouffres de l'océan.
(La Comédie enfantine)
JULES BRETON
ules Breton, né en 182/, était déjà un peintre éminem quand, vers 1870, il se fit écolier en poésie. — 77 compte aujourd'hui parmi les poètes.
Teintre et poète, il est le même homme ; il a le même sentiment de la nature. Glaneuses, Moissonneuses et Filles de pêcheurs, Danse de la Saint-Jean d'Été, Procession dans les blés, le monde de ses tableaux est le monde de ses poèmes. V amour des belles formes, des beaux aspects naturels est profondément enraciné en lui.
Il a nommé son premier livre : Les Champs et la Mer. // fa partagé en effet entre les plaines de ïcArtois, oh il est né, et les grèves bretonnes, où il est tant de fois allé chercher des idées et des types.
« c4 une époque, écrit zMms Vaudet, où les littérateurs se préoccupent tellement de fart de peindre quils lui empruntent des procédés, des termes particuliers, il est curieux de voir les peintres entrer dans le domaine de la poésie avec cet éternel souci de la couleur qui peut leur devenir en littérature une qualité ou un écueil. Visons tout de suite que c'est le plus grand charme du livre de poésies de {M. Jules Breton : Les Champs et la Mer. On ressent à le feuilleter une impression complexe, et il y a certaines de ses pièces formant si bien tableau quon s'arrête pour laisser passer ï image ; il faut lire les Glaneuses, les Deux Croix et le poème du Pardon : un long défilé de costumes bretons, de mendiants bariolés, de bannières flottant comme des petites voiles sur cet horion de mer qui
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sert de fond à toutes les fêtes bretonnes, apparaît écumant ou calme, uni ou blanchissant, entre les menhirs gigantesques, les vieilles églises romanes, comme la poésie éternelle et l éternelle menace de la nature.
a En somme, voilà une œuvre sincère, imprégnée d'art et de vie, et qui renferme suffisamment ï élément philosophique réclamé de toute œuvre moderne. »
Outre Les Champs et la Mer, éM. Jules 'Breton a donné un autre volume de poésie : Jeanne (1880J, son œuvre la plus importante.
« U^Çous ne sommes plus là, dit £M. Hippolyte Fournier, en face de ces strophes ailées qui s'envolent légères et faciles du cerveau du poète frappé par une impression fugitive. Jeanne est un roman en vers, c'est la conception dun créateur qui perçoit aussi bien ïintensité des sensations humaines, que la poésie des champs et des bois, et qui, emporté par son imagination, fait surgir d'un milieu absolument réel des personnages par lui construits de toutes pièces. »
Les œuvres de zM. Jules 'Breton ont été publiées par oA. Le m erre.
COUWIÈT^ES
Lorsqju'a travers ta brume, ô plaine de Courrière, L'ombre monte au clocher dans l'or bruni du soir, Que s'inclinent tes blés comme pour la prière, Et que ton marais fume, immobile encensoir;
Quand reviennent des bords fleuris de ta rivière, Portant le linge frais qu'a blanchi le lavoir, Tes filles le front ceint d'un nimbe de lumière, Je n'imagine rien de plus charmant à voir.
JULES BRETON
D'autres courent bien loin pour trouver des merveilles; Laissons-les s'agiter : dans leurs fiévreuses veilles, Ils ne sentiraient pas ta tranquille beauté.
Tu suffis à mon cœur, toi qui vis mes grands-pères, Lorsqu'ils passaient joyeux, en leurs heures prospères, Sur ces mêmes chemins, aux mêmes soirs d'été.
(Les Champs et la Mer)
LES CIGcALES
Lorsqjje dans l'herbe mûre aucun épi ne bouge, Qu'à l'ardeur des rayons crépite le froment, Que le coquelicot tombe languissamment Sous le faible fardeau de sa corolle rouge,
Tous les oiseaux de l'air ont fait taire leurs chants; Les ramiers paresseux, au plus noir des ramures, Somnolents, dans les bois, ont cessé leurs murmures, Loin du soleil muet incendiant les champs.
Dans les blés, cependant, d'intrépides cigales Jetant leurs mille bruits, fanfare de l'été, Ont frénétiquement et sans trêve agité Leurs ailes sur l'airain de leurs folles cymbales.
Frémissantes, debout sur les longs épis d'or, Virtuoses qui vont s'éteindre avant l'automne, Elles poussaient au ciel leur hymne monotone, Qui dans l'ombre des nuits retentissait encor.
2û6 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLF.
Et rien n'arrêtera leurs cris intarissables; Quand on les chassera de l'avoine et des blés, Elles émigreront sur les buissons brûlés Qui se meurent de soif dans les déserts de sables.
Sur l'arbuste effeuillé, sur les chardons flétris Qui laissent s'envoler leur blanche chevelure, On reverra l'insecte à la forte encolure. Plein d'ivresse, toujours s'exalter dans ses cris ;
Jusqu'à ce qu'ouvrant l'aile en lambeaux arrachée, Exaspéré, brûlant d'un feu toujours plus pur, Son œil de bronze fixe et tendu vers l'azur, Il expire en chantant sur la tige séchée.
(Les Champs et la Mer)
VIEUX JzA\Vl^S
Oui n'aime ces jardins des humbles dont les haies Sont de neige au printemps, puis s'empourprent de baies Que visite le merle à l'arrière-saison ; Où dort, couvert de mousse, un vieux pan de maison Qu'une vigne gaîment couronne de sa frise, Sous la fenêtre étroite et que le temps irise; Où des touffes de buis d'âge immémorial Répandent leur parfum austère et cordial; Où la vieillesse rend les groseilliers avares; Jardinets mesurant à peine quelques ares, Mais si pleins de verdeurs et de destructions Qu'on y suivrait le fil des générations; Où près du tronc caduc et pourri qu'un ver fouille, Les cheveux allumés, l'enfant vermeil gazouille;
JULES BRETON. 207
Où vers le banc verdi les bons vieillards tremblants
Viennent, sur leur béquille appuyant leurs pas lents
Et gardant la gaîté, — car leur âme presbyte
Voit mieux les beaux lointains que la lumière habite, —
D'un regard déjà lourd de l'éternel sommeil,
Tout doucement sourire à leur dernier soleil?
(Jeanne. Chant vi)
LES L^UIC^ES
Le s vieillards, quand près d'eux, semaine par semaine, Le temps a dévasté, tour à tour, fleurs et fruits, Les vieillards ont, ainsi que la cité romaine, Au cœur un forum mort plein de temples détruits 5
Silencieux désert où leur âme promène Son long ennui stérile, où l'ortie et le buis, Et l'herbe solitaire, en l'antique domaine, Ont étouffé l'orgueil des fastes et des bruits;
Où des frontons muets la légende effacée
Sous la rouille des ans dérobe sa pensée.
Plus de chants, les oiseaux aiment les floraisons.
Plus de prisme charmeur irisant les bruines, Mais de graves soleils, de vastes horizons, Éclairant la beauté dernière des ruines.
(Les Champs et la Mer)
VALERY VERiNIER
aléry Vernier, né à Lille, donna en 18 fy Aline, histoire d'un jeune homme, roman en vers, dont la critique a fJ^ÂLÀ justement loué la délicatesse et la grâce attendrie. Il a publié en outre les Filles de minuit.
Cette heureuse maison, ce nid où l'on m'abrite Est au bord du chemin que le silence habite. Devant la grande grille et la première cour, Trois sentiers se croisant forment un carrefour; Au centre un petit mont s'élève, et sur la crête Un noyer, où souvent le voyageur s'arrête.
Au tournant du chemin, contre un saule chenu, Est un vieux mendiant qu'on a toujours connu : Son manteau gris de mur, dont jamais il ne change, Et le chapeau qu'il tend, sont d'une forme étrange 5 On ne sait ni son nom, ni le trou dont il sort. Il est là, voilà tout, contre son arbre mort.