SUR LES MAUX DE LA PATRIE
Lorsque, chassé des cieux de ta gloire meurtrie, Les deux mains sur le front, j'en descends les degrés, Je n'ai plus d'autres deuils que les tiens, ô Patrie! Et mes yeux n'ont de pleurs que pour tes maux sacrés.
Tu fus l'astre vivant dont la chaleur féconde, L'œil du ciel grand ouvert sur les conseils humains; Un soleil emplissait ta paupière profonde Et mesurait aux jours l'espoir des lendemains.
Tu fus l'arbre grandi sous l'aurore première, Le vieux cep où mûrit l'antique Liberté; Et tu fis de tes seins, tendus vers la lumière, La coupe immense où vint boire l'humanité!
Tu fus le sang vermeil qui roula, sous la terre, L'héroïque ferment des saintes passions, Et, soulevant les monts, ouvris, comme un cratère, La formidable fleur des révolutions !
308 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Tu jetas le trésor des charnelles semailles Aux siècles épuisés qu'il fallait rajeunir. Comme l'oiseau qui donne à son nid ses entrailles, De ton flanc déchiré tu nourris l'avenir.
Tes fils furent l'honneur de l'humaine lignée, Où des Titans vaincus la fierté se défend, Les bûcherons vaillants dont la sainte cognée Fit jaillir l'Idéal sous le fer triomphant.
Astre d'or, coupe d'or, France, mère des justes, Des braves et des forts tombés dans ton linceul, Nous sommes nés trop tard, puisqu'à tes mains augustes Nos lèvres n'ont porté qu'un sanglot lent et seul!
Puisqu'il faut jusqu'au bout vaincre notre superbe, Réprimer, dans nos cœurs, les espoirs superflus, Et fouler sous nos pieds, avec la terre et l'herbe, L'impérissable orgueil des grands jours révolus,
Ne porte plus aux mers, Seine, reine des fleuves, Le spectre évanoui des triomphes lointains; Mais, vers le Simoïs, rejoins les pleurs des veuves. Andromaque et la France ont les mêmes destins!
Le poids des souvenirs courbe nos têtes nues. Le faîte des palais sur nous s'est affaissé. Comme un troupeau, parmi les routes inconnues, Nous marchons, confondus dans l'ombre du passé.
Car, prisonniers d'un sol qu'a déserté notre âme, Aïeux dont la fierté tomba, dernier rempart, Nous sommes, fils rompus d'une immortelle trame, Un peuple d'exilés qu'oublia le départ.
Et pourtant, nul de nous ne fuit la gloire amère De porter haut ton nom sous tes soleils éteints, Et tous nous demeurons, ô Patrie, ô ma mère, Fidèles sans retour à tes pires destins!
(La Chanson des Heures)
LcA\éMES V'ÉTOILES
Devant que l'heure soit venue Où l'aube les vient délivrer, On entend parfois sous la nue Les étoiles tout bas pleurer.
Et, rayant de feu les mirages Tranquilles de l'horizon clair, On voit, comme après les orages, Des larmes d'or passer dans l'air.
Perdu dans l'ombre solennelle Que ne trouble encore aucun bruit, Ecoutons la plainte éternelle Des étoiles d'or dans la nuit :
« Hélas ! nous sommes prisonnières Dans l'immensité du ciel bleu.
Qui donc brisera les ornières Ouvertes sous nos chars de feu ?
« Chaque heure à la nocturne voûte Nous donne un rendez-vous certain; Nos pas sont rivés à la route Que pour eux traça le destin.
3io
ANTHOLOGIE DU XIXe SIECLE.
« Ces lueurs que l'esprit acclame, Comme un feu vivant et vainqueur, Hélas ! ce sont des clous de flamme Qui nous traversent en plein cœur.
« Un dieu, sous leurs étreintes sûres, Fixa notre vol indompté, Et nos lumineuses blessures Sont la splendeur des nuits d'été.
« Au bout du rayon qui nous troue, Le temps nous roule obstinément, Filles d'Ixion, sur la roue Inflexible du firmament.
« Nous sommes les vierges plaintives.
Dont l'orgueil sublime est puni :
Car c'est être deux fois captives Que de l'être dans l'Infini. »
— Maudissez les destins infâmes Durant les soirs silencieux !
Vous êtes les sœurs de nos âmes, Etoiles qui pleurez aux cieux.
Comme vous, flammes immortelles,.
Leur honneur est fait de clarté :
Cependant, comme vous, sont-elles- En prison dans l'immensité !
En vain, devant elles, le Rêve Ouvre l'azur des cieux béants.
Une invisible main, sans trêve, Les cloue aux terrestres néants.
ARMAND SI LVESTRE. 3 I I
Sous leurs ailes grandes ouvertes, Sans les emplir, passe le venr.
Comme vous, elles sont inertes Sur un chemin toujours mouvant.
Leur désir seul franchit l'espace Dans son désespoir impuissant, Et la plus illustre qui passe Marque sa gloire avec du sang.
Maudissez les destins infâmes Durant les soirs silencieux!
Vous êtes les sœurs de nos âmes, Etoiles qui pleurez aux deux !
(La Chanson des Heures)
LE TÈLET^I^cAGE
Après vingt ans d'exil, de cet exil impie Où l'oubli de nos cœurs enchaîne seul nos pas, Où la fragilité de nos regrets s'expie, Après vingt ans d'exil que je ne comptais pas,
J'ai revu la maison lointaine et bien aimée Où je rêvais, enfant, de soleils sans déclin, Où je sentais mon âme à tous les maux fermée, Et dont, un jour de deuil, je sortis orphelin.
J'ai revu la maison et le doux coin de terre Où mon souvenir seul fait passer, sous mes yeux, Mon père souriant avec un front austère Et ma mère pensive avec un front joyeux.
312 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Rien n'y semblait changé des choses bien connues Dont le charme autrefois bornait mon horizon : Les arbres familiers, le long des avenues, Semaient leurs feuilles d'or sur le même gazon;
Le berceau de bois mort qu'un chèvrefeuille enlace, Le banc de pierre aux coins par la mousse mordus, Ainsi qu'aux anciens jours tout était à sa place Et les hôtes anciens y semblaient attendus.
Ma mère allait venir, entre ses mains lassées Balançant une fleur sur l'or pâle du soir; Au pied du vieux tilleul, gardien de ses pensées, Son Horace à la main, mon père allait s'assoir.
Tous deux me chercheraient des yeux dans les allées Où de mes premiers jeux la gaîté s'envola; Tous deux m'appelleraient avec des voix troublées Et seraient malheureux ne me voyant pas là.
J'allais franchir le seuil : — C'est moi, c'est moi, mon père! Mais ces rires, ces voix, je ne les connais pas. Pour tout ce qu'enfermait ce pauvre enclos de pierre, J'étais un étranger!... Je détournai mes pas...
Mais, par-dessus le mur, une aubépine blanche Tendait jusqu'à mes mains son feuillage odorant. Je compris sa pitié! J'en cueillis une branche, Et j'emportai la fleur solitaire en pleurant!
(Les Ailes d'Or)
LcA VENDUS VE SMILO
Ce ne fut ni la chair vivante, ni l'argile Qui servit de modèle à ce corps radieux : La femme a moins d'orgueil, — la terre est trop fragile. Et ce marbre immortel vient du pays des Dieux.
Jamais l'âme cruelle aux amantes cachée N'eut ce sein ni ce front augustes pour prison, Et la double colline à ce torse attachée N'abrite pas un cœur fait pour la trahison.
Comme un rocher marin, cette gorge tendue Vers l'invisible amour des cieux immaculés Brise de nos désirs la caresse éperdue, Et la refoule au fond de nos esprits troublés.
Image de granit sur nos fanges dressée,
Phare debout au seuil des océans amers,
Statue où le reflet de l'antique pensée
Luit encor sur les temps comme un feu sur les mers !
Toi qui demeures seule à la porte du temple Dont l'idéal lointain habite les sommets Et que notre regard avec effroi contemple, — Celui qui mutila la pierre où tu dormais
Fit au cœur du poète une entaille profonde, Car, ô Fille des Dieux, immortelle Beauté, Tes bras, en se brisant, laissèrent choir le monde Dans les gouffres abjects de la réalité!
(Le Pays des Roses)
314 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Lo4 VÈZ^US VE VIEZ^C^E
DA n s ce marbre héroïque en creusant ta statue, Un artiste inconnu fixa l'éternité, O toi dont la splendeur nous fait vivre et nous tue, Femme de qui les temps connurent la Beauté.
Il te fit cette image immortelle et profonde,
Où nos premiers regards retrouvent, éperdus,
L'amante impitoyable et la mère féconde
A qui tous nos malheurs et tous nos maux sont dus !
Pour leur double labeur il arrondit tes hanches Où meurent les désirs, où les races naîtront, Et pencha le sillon de tes épaules blanches Vers le joug que lui fait la caresse ou l'affront.
Sous ton col généreux il gonfla des mamelles Robustes à la soif comme aux enlacements, Où viennent boire, ainsi qu'à des coupes jumelles, La bouche des petits et celle des amants.
De plis lourds et profonds il sillonna ton ventre, Lac vivant qu'ont creusé les âges révolus, D'où l'humanité sort, où l'humanité rentre, Comme font de la mer le flux et le reflux.
Car, c'est quand l'homme ploie à l'angoisse de vivre Que l'amour le saisit et, de son bras géant, Le pousse pantelant et comme une bête ivre, Vers le gouffre natal où dormait son néant!
(Le Pays des Roses)
ARMAND SI LVESTRE. ^ l f
ÉLOGE VE Loi LTL^E
La Lyre est l'amie éternelle !
L'Art montre l'éternel chemin !
Tout bonheur durable est en Elle, En lui gît tout l'honneur humain !
Aux saintes cordes de la Lyre, Vibre, après l'amoureux délire, Le réveil de notre fierté.
A notre cœur même arrachées, Elles chantent, sitôt touchées, Un hymne d'immortalité !
La Lyre est la porte fermée
Oui garde le jardin des cieux :
Par Elle à notre âme charmée
S'ouvre un séjour délicieux.
Comme un chasseur qui tend ses toiles,
Le poète prend des étoiles
Au réseau de ses cordes d'or;
Et, des planètes effarées
Volant les ailes déchirées,
Fuit dans l'azur plus haut encor !
3l6 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Sonore, éclatante et vermeille Oiseau chantant, flambeau qui luit, La Lyre à l'Aurore est pareille, Chassant les ombres de la Nuit.
Aux ténèbres du cœur levée, Souriante et de pleurs lavée, Elle monte en resplendissant, Et, sur nos têtes suspendue, Fait flamboyer, dans l'étendue, Nos larmes avec notre sang !
c> (Le Pays des Roses)
WlcATcALE CcA\3ÎEWl
Les Temps se recueillaient, et les Heures pâlies, Sentant fléchir leur vol sous le ciel irrité, Pleuraient l'antique honneur des formes abolies Et le spectre divin de l'antique Beauté.
Aux lèvres des mortels, voyant mourir l'hommage, Elles disaient : « L'azur, trop lointain désormais, Dans les terrestres flots ne mire plus l'image Des astres triomphants qui peuplent les sommets!
« Les constellations emportent, sous la nue, L'âme des dieux vaincus, et, sur la mer en pleurs, Vénus aux ailes d'or, étoile devenue, Jette un dernier rayon comme aux tombes les fleurs !
« De nos yeux l'Immortelle a détourné sa face; Sur son front la lumière à l'horizon s'enfuit, Et des âges sacrés le grand rêve s'efface! » — Ainsi se lamentaient les Heures dans la nuit.
Cette nuit-là fut belle entre les nuits bénies Qui baignent de repos la calme immensité, Et dont le souffle lent berce des harmonies Au doux balancement du feuillage argenté.
Cette nuit-là fut belle, et sa clarté profonde, Imprégnant l'air troublé des feux du firmament, Fit passer un frisson de réveil sur le monde, Et surprit l'Univers dans un enchantement.
Cette nuit-là fut belle, et, dans sa chaude haleine, Apportant les parfums, emportant les ennuis, Fit tressaillir une âme errante dans la plaine. Cette nuit-là fut belle entre toutes les nuits !
Son ombre fut plus douce, et plus grand son mystère, Car, rompant du destin les pactes odieux, La suprême pitié descendit sur la terre, Et tu naquis, ô Toi, chère fille des dieux !
(Le Chemin des Etoiles)
LEON DIERX
É en 1838 à File 'Bourbon, Léon Dierx dont F œuvre considérable reste presque ignorée de la foule, dont le talent nest estimé à sa Juste valeur que par les artistes et les lettrés, est véritablement un des plus puis et des plus nobles esprits de la fin du XIXe siècle. Je ne crois pas quil ait jamais existé un homme plus intimement, plus essentiellement poète que lui. La poésie est la fonction naturelle de son âme, et les vers sont la seule langue possible de sa pensée. Il vit dans la rêverie éternelle de la beauté et de F amour. Les réalités basses sont autour de lui comme des choses quil ne voit pas; ou, s'il les aperçoit, ce nest que de très haut, très vagues, très confuses, et dépouillées par ïéloignement de leurs tristes laideurs. zAu contraire, tout ce qui est beau, tout ce qui est tendre et fier , la mélancolie hautaine des vaincus, la candeur des vierges, la sérénité des héros, et aussi la douceur infinie des paysages forestiers traversés de lune et des méditerranées daiur où tremble une voile au loin — l'impressionne incessamment, le remplit, devient comme [atmosphère où respire heureusement sa vie intérieure. S'il était permis au regard humain de pénétrer dans le mystère des pensées, ce que Ion verrait dans la sienne, ce serait le plus souvent, parmi la langueur éparse du soir, des Songes habillés de blanc qui passent deux à deux en parlant tout bas de regret ou a espoir, tandis qu une cloche au loin tinte douloureusement dans les brumes d'une vallée.
Catulle Mexdès.
(La Légende du Parnasse contemporain)
LÉON DIERX. 319
Les œuvres poétiques de Léon Vierx comprennent : Les Lèvres closes fi868J, Les Paroles du Vaincu (1871), Poésies complètes (1872), Les Amants (1879). Elles ont été publiées par c4. Le m erre.
Lc4ZcA\E
A la voix de Jésus Lazare s'éveilla; Livide, il se dressa debout dans les ténèbres; Il sortit tressaillant dans ses langes funèbres, Puis, tout droit devant lui, grave et seul s'en alla.
Seul et grave, il marcha depuis lors dans la ville, Comme cherchant quelqu'un qu'il ne retrouvait pas, Et se heurtant partout, à chacun de ses pas, Aux choses de la vie, à la plèbe servile.
Sous son front reluisant de la pâleur des morts, Ses yeux ne dardaient pas d'éclairs; et ses prunelles, Comme au ressouvenir des splendeurs éternelles, Semblaient ne pas pouvoir regarder au dehors.
Il allait, chancelant comme un enfant, lugubre Comme un fou. Devant lui la foule s'entrouvrait. Nul n'osant lui parler, au hasard il errait, Tel qu'un homme étouffant dans un air insalubre.
Ne comprenant plus rien au vil bourdonnement De la terre; abîmé dans son rêve indicible; Lui-même épouvanté de son secret terrible, Il venait et partait silencieusement.
320 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Parfois il frissonnait, comme pris de la fièvre, Et, comme pour parler, il étendait la main : Mais le mot inconnu du dernier lendemain, Un invisible doigt l'arrêtait sur sa lèvre.
Dans Béthanie, alors, partout, jeunes et vieux Eurent peur de cet homme; il passait seul et grave; Et le sang se figeait aux veines du plus brave, Devant la vague horreur qui nageait dans ses yeux.
Ah ! qui dira jamais ton étrange supplice, Revenant du sépulcre où tous étaient restés ! Qui revivais encor, traînant dans les cités Ton linceul à tes flancs serré comme un cilice !
Pâle ressuscité qu'avaient mordu les vers, Pouvais-tu te reprendre aux soucis de ce monde, O toi ! qui rapportais, dans ta stupeur profonde, La science interdite à l'avide univers !
La mort eut-elle à peine au jour rendu sa proie, Dans l'ombre tu rentras, spectre mystérieux, Passant calme à travers les peuples furieux, Et ne connaissant plus leur douleur ni leur joie.
Dans ta seconde vie, insensible et muet, Tu ne laissas chez eux qu'un souvenir sans trace. As-tu subi deux fois l'étreinte qui terrasse, Pour regagner l'azur qui vers toi refluait?
— Oh ! que de fois, à l'heure où l'ombre emplit l'espace. Loin des vivants, dressant sur le fond d'or du ciel Ta grande forme aux bras levés vers l'Eternel; Appelant par son nom l'ange attardé qui passe;
LÉON DIE RX. 321
Que de fois l'on te vie dans les gazons épais, Seul et grave, rôder autour des cimetières, Enviant tous ces morts, qui dans leurs lits de pierres Un jour s'étaient couchés pour n'en sortir jamais !
(Les Lèvres closes)