‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 88 sur 131 · SOIT^ V'OCTO'BI^E · texte numérisé non relu

SOIT^ V'OCTO'BI^E

UN long frisson descend des coteaux aux vallées. Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs, Le frisson de la nuit passe vers les allées. — Oh ! l'angelus du soir dans les soleils couchants ! — Sous une haleine froide au loin meurent les chants, Les rires et les chants dans les brumes épaisses. Dans la brume qui monte ondule un souffle lent; Un souffle lent répand ses dernières caresses, Sa caresse attristée au fond du bois tremblant; Les bois tremblent; la feuille en flocon sec tournoie, Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés. Sur la route déserte un brouillard qui la noie, Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés; Vers l'occident blafard traîne une rose trace, Et les bleus horizons roulent comme des flots, Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse, Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots. Plein du pressentiment des saisons pluviales, Le premier vent d'octobre épanche ses adieux, Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles, Nostalgiques enfants des soleils radieux.

322 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Les jours frileux et coures arrivent. C'est l'automne.

— Comme elle vibre en nous la cloche qui bourdonne ! L'automne, avec la pluie et les neiges, demain Versera les regrets et l'ennui monotone;

Le monotone ennui de vivre est en chemin ! Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses; Plus d'hymnes à l'aurore, et de voix dans le soir Peuplant l'air embaumé de chansons amoureuses !! Voici l'automne ! Adieu, le splendide encensoir Des prés en rieurs fumant dans le chaud crépuscule- Dans l'or du crépuscule, adieu, les yeux baissés, Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûler Qui vont, la joue en feu, les bras entrelacés, Les bras entrelacés quand le soleil décline, —

— La cloche lentement tinte sur la colline. Adieu, la ronde ardente, et les rires d'enfants, Et les vierges, le long du sentier qui chemine, Rêvant d'amour tout bas sous les cieux étouffants l

— Ame de l'homme, écoute en frémissant comme elle L'âme immense du monde autour de toi frémir l Ensemble frémissez d'une douleur jumelle.

Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir; Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières, Les dernières senteurs de l'été disparu,

— Et le son de la cloche au milieu des chaumières l — L'été meurt; son soupir glisse dans les lisières.

Sous le dôme éclairci des chênes a couru

Leur râle entrechoquant les ramures livides.

Elle est flétrie aussi ta riche floraison,

L'orgueil de ta jeunesse ! Et bien des nids sont vides,

Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison

Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.

Ame crédule ! Écoute en toi frémir encor,

Avec ces tintements douloureux et sans trêves,

LÉON DIERX

Frémir depuis longtemps l'automne dans tes rêves, Dans tes rêves tombés dès leur premier essor. Tandis que l'homme va, le front bas, toi, son âme, Ecoute le passé qui gémit dans les bois. Ecoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme, Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois, Avec le glas mourant de la cloche lointaine ! Une autre maintenant lui répond à voix pleine. Ecoute à travers l'ombre, entends avec langueur Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine, Qui vibrent tristement, longuement dans ton cœur !

(Les Lèvres closes)

o4U Jo4\VIU^

Le soir fait palpiter plus mollement les plantes Autour d#'un groupe assis de femmes indolentes Dont les robes, ainsi que d'amples floraisons, D'une blanche harmonie éclairent les gazons. Une ombre par degrés baigne ces formes vagues; Et sur les bracelets, les colliers et les bagues Qui chargent les poignets, les poitrines, les doigts, Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois, Du haut d'un ciel profond d'azur pâle et sans voiles L'étoile qui s'allume allume mille étoiles. Le jet d'eau dans la vasque au murmure discret Retombe en brouillard fin sur les bords; l'on dirait Qu'arrêtant les rumeurs de la ville au passage Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage,

324 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Pour recueillir l'écho d'une mer qui s'endort

Très loin, au fond d'un golfe où fut jadis un port.

Elles ont alangui leurs regards et leurs poses

Au silence divin qui les unit aux choses,

Et qui fait, sur leurs seins qu'il gonfle, par moment

Passer un fraternel et doux frémissement.

Chacune dans son cœur laisse en un rêve tendre

La candeur de la nuit par souffles lents descendre;

Et toutes, respirant ensemble dans l'air bleu

La jeune âme des fleurs dont il leur reste un peu,

Exhalent en retour leurs âmes confondues

Dans des parfums où vit l'âme des fleurs perdues.

(Les Amants)

FO\ÊT VHIVE\

eront-ils toujours là quand nous disparaîtrons? Les voilà, raidissant leurs vénérables troncs Oui des vents boréens ont lassé les colères, Eux, les arbres, longs murs de héros séculaires Durcis aux noirs assauts des hivers meurtriers, Inexpugnable bloc d'immobiles guerriers Qui, sous le choc prochain des rafales nocturnes, Pour un instant se font tout à coup taciturnes, Solennels et géants, horribles et nombreux, Et défiant la mort comme les anciens preux! Chênes, Trembles, Bouleaux, Sapins, Hêtres et Charmes Semblent marcher par rangs de squelettes en armes Dont l'âme rude a fait d'invincibles remparts; Et du sol reluisant de leurs débris épars Ils se dressent humant le parfum des batailles, Tout cuirassés décorce ou pourfendus d'entailles

LÉON D I ERX.

Où demain viendront boire et chanter les ramiers,

Et leur cime s'emmêle en d'immenses cimiers.

Des frères sont tombés dans un adieu sonore,

Cadavres hérissés sur la lisière encore;

Mais dans l'armée au cœur indomptable, beaucoup

Sont morts depuis longtemps qui sont restés debout.

Ils sont tels, ces captifs rigides, que l'outrage

Eternelles retrouve augustes dans notre âge,

Et tel est leur silence aux approches des nuits,

Que la vie en a peur et fait taire ses bruits ;

Et que le fils errant des époques dernières,

L'homme, ainsi que la bête au fond de ses tanières,

Se retire à la hâte, écrasé sous le poids

Des lourds mépris qu'il sent tomber dans l'air des bois

Sur tous les vains espoirs où son désir s'enivre.

Et le rouge soleil saigne à travers le givre

Dans l'enchevêtrement des ténébreux lutteurs;

Puis tout s'éteint; la nuit aux démons insulteurs

Monte multipliant l'épaisse multitude;

Et de leur propre horreur sacrant leur solitude,

Eux, les arbres, debout, garderont sous les vents

L'obscur secret du rêve où sont nés les vivants.

(Les Amants}

ACHILLE M ILLIEN

Bv^/j^ë c H i l l e M i l l i E N e st né à cBeaumont-la-Ferrière ftN^ièvre) f/MS& en 1838.

^é^^^ « 0 mon beau tHjver nais, pays des vallons verts! » a dit le. poète, qui a consacre le meilleur de son talent à peindre les paysages de sa province.

Il a donné : La Moisson fi86o), Chants agrestes (1862), Les Poèmes de la Nuit (1864.), Musettes et Clairons (1866), Légendes d'aujourd'hui (1870), Voix des Ruines (187+), Poèmes et Sonnets (1879), Ces divers recueils ont été refondus en deux volumes : Premières Poésies (1859-1863), Nouvelles Poésies (1864.-1873).

çAchille £Af illien est lauréat de fcAcadémie française.

Dans ses poèmes descriptifs , bien que rentrant un peu trop dans le détail technique de la Flore agreste et des travaux divers de la campagne, il a cependant bien rendu les scènes de la vie rurale, parfois avec émotion, toujours avec sincérité.

Lc4 \E^T1{ÉE VES F 0 1 C^S

es prés que la faux tondit jusqu'à terre Les bœufs attelés sortent à pas lents,

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