LES FIÈVRES
J'ai vu la chanson des fîè\res Dans les râles et les prières .
Ils étaient les pauvres malades
Dont les regards priaient vers les étoiles;
Les mains presque mortes se sont prises
Pour de diaphanes étreintes,
Etreintes si peu formées,
Plutôt espérées
Dans la braise des regards tristes ;
La pâleur des chairs s'est éclairée d'hosties Dans la volonté de bonheurs nouveaux Venus d'un ciel, où ils seraient accueillis Par la splendeur des renouveaux ; Et l'espoir de ne plus souffrir A surgi ceint de leurs désirs.
Us furent des statues de neige
Frissonnantes sous des soleils fous ;
Leurs petites âmes d'enfants très doux
S'estompent dans l'ombre des souvenirs,
Elles évoquent à peine leur rêve,
Sensations trop brèves
Effeuillées par la grande souffrance de mourir.
Et le soir, l'incendie des fièvres les reprend,
Les brise de ses mains sèches,
Elle les tord dans les grands lits blancs
Où passent les délires en tempête !
Puis des voix graves disent les départs prochains
Vers les lies des bonheurs calmes.
Des îles où toutes les joies desdemains
Se balancent en grandes palmes.
Ils évoquent la lueur atténuée
D'un soleil qui calmera leurs rêves
Pour les mener vers la douceur des grèves
Près du bleu des vagues couchées.
L'amour lénifié se lève dans le soir
Et leur montre des ombres heureuses
Près des reposoirs
Des tièdes demeures.
Mais tout à coup la symphonie des râles
Les écrase de leurs doigts pâles.
Le halètement grandit, s'exalte et tord
Toutes ces chairs dans les efforts
D'abandonner tout ce malheur;
Et les cœurs
Battent désespérément vers le repos clair Cherché depuis des temps, depuis des liiers, Martelant l'angoisse de l'heure Des pauvres fiévreux qui s'épeurent.
Et le jour lui-même a la fièvre
Dans les salles où traînent
Les senteurs fades ;
Et les traînes
Des lumières malades
S'accrochent éperdùment à la blancheur
De toutes ces douleurs.
LES NOYES
J'ai vu passer tous les noyés en troupeau blême, Us étaient si pressés que l'horizon lui-même
En paraissait verdâtre et inou ; Leurs mains crispées vers le ciel dur plein de désastres Suppliaient le soieil fougueux et tous les astres
Qui les éclaboussaient d'or roux.
De leurs yeux creux, ils regardaient vers les lointains ; Sans doute leurs demeures, riant au matin
Dans leurs désirs roses de fleurs ; Ils étaient les perdus, brisés par l'ouragan, Dans leur fauve linceul de lichens transparents :
Qui les enveloppaient de pleurs .
Et les uns racontaient des profondeurs sans bornes, Des forêts molles et nues, des floraisons mornes,
Chez des êtres visqueux et froids.
Certains avaient râlé dans les Océans noirs, D'autres rêvaient les Méditerranées, le soir.
Dans les douceurs ou les efl*rois.
Très rares quelques-uns dirent les mers glacées Par tous les hivers, et les neiges entassées
Dans les aurores boréales; Et les grands icebergs qui brisent les navires De leurs immenses bras bleus, et crissent et virent
Dans la rumeur sourde des râles.
Et tous ceux que les guerres avaient immolés Dans rincendie et le fracas des points crevés
Des croiseurs de deuil et de gloire, Quand les canons hurlaient la mort farouche et claire, Et les crimes déments de tous ceux qui tuèrent
Aux heures brutales et noires.
Et l'afTre des longs désespoirs dans le naufrage, Et le choc lourd et meurtrier des abordages
Soudain surgis très près, cruels; Puis Tassant des chaloupes de vie qui passaient. Mais coulaient à pic tout à coup comme lassées
De tant d'espoirs tous irréels.
Ils maudissaient sans fin les échoués aux grèves, Eux toujours ballotés dans Técume, sans trêve,
Las de cet éternel voyage ; Ils rêvaient au repos dans les cimetières Tout joyeux au printemps et voulaient la bière
Calme et bonne loin des orages.
En extase, enlacés, riants à l'étendue.
Vinrent tous les errants de la mort résolue
Dans la soie nuancée des vagues :
Ils chantaient les Sirènes, leur voix de clarté, Endormant leurs peines, avait réalisé
Leurs rêves et leurs désirs vagues .
Une lame passa tout d'un coup qui les prit Avec leurs gestes et leurs cris .