‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 30 sur 124 · DANS LES NUITS CLAIRES · texte numérisé non relu

DANS LES NUITS CLAIRES

Le silence écoutait sous des jonchées d'étoiles

Le clapotement des flots noirs, Qui se lamentaient, parfois râlaient en sanglots

A l'assaut des chantantes voiles; Tous les marins rêvaient aux horizons d'espoir Où criaient leurs désirs, loin, très loin de ses flots.

La mer ronronne à l'infini tellement triste

Sous le calme apparent des choses, Qu'elle semble pleurer, geindre avec lassitude,

Gomme un malade qui insiste Pour obtenir, dans son malaise et sa névrose, Un peu de douceur pour guérir sa solitude.

Ne serait-ce pas le suprême et beau Désir

De tous ceux-là perdus en mer, Qui formaient angoissés la dernière plainte

Qu'ils poussèrent près de mourir !

Ceux morts depuis des siècles ou depuis hier Disant leur mélopée sinistre et indistincte.

Leurs âmes apàlies pleuraient dans la lumière

Et sous la lune indifl'érente, Bordant les vaisseaux de leurs ombres diaphanes.

Erigées comme des prières :

Mais des prières infrangibles et vivantes, Troupeau pervers et quémandeur de courtisanes ,

Or le navire court vers le but désiré

Ennemi des ombres malsaines, Chantant sa pure joie par tous ses feux brillants,

Rouges comme des cœurs dorés; Les pauvres morts agrippés aux bords qui les traînent Sur le roulis des mers et leurs mousses d'argent

Gardaient tous la folie de leur rêve, certains

Que le navire apitoyé Devait sauver Tun d'eux choisi dans cette foule.

Pour le mener vers les lointains, Dont l'ouragan vainqueur les avait dépouillés, Les laissant seuls et nus ballottés par les houles.

Et depuis les toujours, les noyés au corps blême

Assaillent les vaisseaux qui passent Dans le calme trompeur des nuits aux heures claires,

J'ai cru voir en eux toutes les Pensées suprêmes

Qui glissent mornes dans l'espace, Cherchant à s'agripper à des Roses-Trémières.

L'ARORDAGE

Le yacht chantait de toute la blancheur de ses voiles.

Glissant vers l'île balsamique de l'Amoui*

Où rit et s'émerveille

La volupté le long des jours.

La mer souriait dans le soleil

De ses multiples vagues de' joie

Fleuries de lumière dorée

Caressante et bruissante de tous les émois

Du printemps embaumé de clartés

Sa traîne immense et bleue

Epandait sur le monde ses flots d'accords soyeux,

Chaque désir créait l'hymne d'or d'une étoile.

Et depuis des heures et des années,

Depuis des siècles, depuis sans doute tout le passé,

Le navire courait sur l'Océan de son espoir,

Il en avait rencontré des îles et des îles ! . ..

Mais en elles régnait la mort, et la fatigue

Endeuillait leur ciel immaculé

Des sombres volutes de ses encensoirs.

Il explora des archipels qui dans le soir

Se fanaient sur les eaux comme des fleurs violettes

De certains montaient des harmonies de fête

D'une infinie douceur,

Berçant leur âme fervente

Aveuglée par le rêve ardent du Bonheur

Sous la caresse des Tropiques :

Mais soudain leur cœur extatique

Se brisait au cri discors de l'Amante

Délaissée dans son désespoir

Aflblés, ils cinglèrent vers les Antarctiques

Croyant trouver l'Amour aux vierges solitudes

Dans un Eden gardé par les froids el les neiges:

Mais l'île irréelle et minuscule

Toujours échappait à leurs regards brûlés de veilles.

Ils croisèrent de grands navires de fer

Qui souillaient l'horizon d'un panache de suie,

Et qui la nuit

Ardaient comme des torches d'enfer.

D'autres barraient le ciel de leurs immenses voiles

Franches comme des voiles

De mariées heureuses;

Mais pas un n'avait vu le but de leur voyage,

L'île de leurs désirs.

Un matin, dans la soie pourpre de l'aurore La vigie signalait une terre merveilleuse Offerte à leurs yeux éblouis.

Un grand cri s'éleva, leur courage s'affermit Par leur rêve qu'ils croyaient tenir, Quand dans une poussière d'or S'anéantit le mirage.

Enfin après des siècles et des millénaires,

Après des courses folles dans les ouragans.

Et l'immobilité malsaine des flots calmes,

Ils abordèrent à l'île éclatante de l'Amour.

Dans ses golfes solitaires

D'innombrables coques et des haubans

Viraient sans fin brisés par les rafales.

Et des noyés, et des noyés aux alentours

Montraient leur face d'épouvante ;

— Mais leurs yeux grands ouverts riaient en une extase

Une chanson laite d'étreintes et de baisers

Planait en une mélodie enivrante

Gomme un nuage parfumé.

Et le yacht victorieux

Des tempêtes et des désespoirs

Vint amarrer sa gloire

Dans une baie sertie d'ombre bleue.

Leur vie passait, leur semblait-il depuis toujours,

Dans l'Amour intégral qui faisait le Bonheur,

Quand au matin d'un jour

L'un d'eux joyeux

Voulut retourner vers les Hommes :

11 leur découvrirait l'île qui s'environne

De ténèbres et de malheurs

Pour y cacher le rêve pur de l'Idéal.

Guidés par l'enthousiasme de leur cœur.

Très rares, certains le suivirent

Dans son retour triomphal ;

Et par un clair réveil d'été

Le yacht repartit sur l'azur trompeur ;

Sa coque entrouvait les flots charmés

En un long sillon bruissant d'écume,

Mais dans une nuit sans lune

La brume dense immobilisa le navire;

Ses grandes ailes alourdies par la buée

Semblaient des haillons morts,

Et le doute délabrait l'âme des marins

Et leur chimérique eflbrt,

Quand un choc jfurieux et souverain

Brisa le vaisseau chargé d'extase et d'espérance

Qui s'éteiçnit dans la nuit immense

Pour avoir entrepris le retour

Le navire, vengeur de l'île de l'Amour,

Qui veut rester mystérieuse comme un songe,

S'évanouit dans le silence du monde.

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