DANS LES NUITS CLAIRES
Le silence écoutait sous des jonchées d'étoiles
Le clapotement des flots noirs, Qui se lamentaient, parfois râlaient en sanglots
A l'assaut des chantantes voiles; Tous les marins rêvaient aux horizons d'espoir Où criaient leurs désirs, loin, très loin de ses flots.
La mer ronronne à l'infini tellement triste
Sous le calme apparent des choses, Qu'elle semble pleurer, geindre avec lassitude,
Gomme un malade qui insiste Pour obtenir, dans son malaise et sa névrose, Un peu de douceur pour guérir sa solitude.
Ne serait-ce pas le suprême et beau Désir
De tous ceux-là perdus en mer, Qui formaient angoissés la dernière plainte
Qu'ils poussèrent près de mourir !
Ceux morts depuis des siècles ou depuis hier Disant leur mélopée sinistre et indistincte.
Leurs âmes apàlies pleuraient dans la lumière
Et sous la lune indifl'érente, Bordant les vaisseaux de leurs ombres diaphanes.
Erigées comme des prières :
Mais des prières infrangibles et vivantes, Troupeau pervers et quémandeur de courtisanes ,
Or le navire court vers le but désiré
Ennemi des ombres malsaines, Chantant sa pure joie par tous ses feux brillants,
Rouges comme des cœurs dorés; Les pauvres morts agrippés aux bords qui les traînent Sur le roulis des mers et leurs mousses d'argent
Gardaient tous la folie de leur rêve, certains
Que le navire apitoyé Devait sauver Tun d'eux choisi dans cette foule.
Pour le mener vers les lointains, Dont l'ouragan vainqueur les avait dépouillés, Les laissant seuls et nus ballottés par les houles.
Et depuis les toujours, les noyés au corps blême
Assaillent les vaisseaux qui passent Dans le calme trompeur des nuits aux heures claires,
J'ai cru voir en eux toutes les Pensées suprêmes
Qui glissent mornes dans l'espace, Cherchant à s'agripper à des Roses-Trémières.
L'ARORDAGE
Le yacht chantait de toute la blancheur de ses voiles.
Glissant vers l'île balsamique de l'Amoui*
Où rit et s'émerveille
La volupté le long des jours.
La mer souriait dans le soleil
De ses multiples vagues de' joie
Fleuries de lumière dorée
Caressante et bruissante de tous les émois
Du printemps embaumé de clartés
Sa traîne immense et bleue
Epandait sur le monde ses flots d'accords soyeux,
Chaque désir créait l'hymne d'or d'une étoile.
Et depuis des heures et des années,
Depuis des siècles, depuis sans doute tout le passé,
Le navire courait sur l'Océan de son espoir,
Il en avait rencontré des îles et des îles ! . ..
Mais en elles régnait la mort, et la fatigue
Endeuillait leur ciel immaculé
Des sombres volutes de ses encensoirs.
Il explora des archipels qui dans le soir
Se fanaient sur les eaux comme des fleurs violettes
De certains montaient des harmonies de fête
D'une infinie douceur,
Berçant leur âme fervente
Aveuglée par le rêve ardent du Bonheur
Sous la caresse des Tropiques :
Mais soudain leur cœur extatique
Se brisait au cri discors de l'Amante
Délaissée dans son désespoir
Aflblés, ils cinglèrent vers les Antarctiques
Croyant trouver l'Amour aux vierges solitudes
Dans un Eden gardé par les froids el les neiges:
Mais l'île irréelle et minuscule
Toujours échappait à leurs regards brûlés de veilles.
Ils croisèrent de grands navires de fer
Qui souillaient l'horizon d'un panache de suie,
Et qui la nuit
Ardaient comme des torches d'enfer.
D'autres barraient le ciel de leurs immenses voiles
Franches comme des voiles
De mariées heureuses;
Mais pas un n'avait vu le but de leur voyage,
L'île de leurs désirs.
Un matin, dans la soie pourpre de l'aurore La vigie signalait une terre merveilleuse Offerte à leurs yeux éblouis.
Un grand cri s'éleva, leur courage s'affermit Par leur rêve qu'ils croyaient tenir, Quand dans une poussière d'or S'anéantit le mirage.
Enfin après des siècles et des millénaires,
Après des courses folles dans les ouragans.
Et l'immobilité malsaine des flots calmes,
Ils abordèrent à l'île éclatante de l'Amour.
Dans ses golfes solitaires
D'innombrables coques et des haubans
Viraient sans fin brisés par les rafales.
Et des noyés, et des noyés aux alentours
Montraient leur face d'épouvante ;
— Mais leurs yeux grands ouverts riaient en une extase
Une chanson laite d'étreintes et de baisers
Planait en une mélodie enivrante
Gomme un nuage parfumé.
Et le yacht victorieux
Des tempêtes et des désespoirs
Vint amarrer sa gloire
Dans une baie sertie d'ombre bleue.
Leur vie passait, leur semblait-il depuis toujours,
Dans l'Amour intégral qui faisait le Bonheur,
Quand au matin d'un jour
L'un d'eux joyeux
Voulut retourner vers les Hommes :
11 leur découvrirait l'île qui s'environne
De ténèbres et de malheurs
Pour y cacher le rêve pur de l'Idéal.
Guidés par l'enthousiasme de leur cœur.
Très rares, certains le suivirent
Dans son retour triomphal ;
Et par un clair réveil d'été
Le yacht repartit sur l'azur trompeur ;
Sa coque entrouvait les flots charmés
En un long sillon bruissant d'écume,
Mais dans une nuit sans lune
La brume dense immobilisa le navire;
Ses grandes ailes alourdies par la buée
Semblaient des haillons morts,
Et le doute délabrait l'âme des marins
Et leur chimérique eflbrt,
Quand un choc jfurieux et souverain
Brisa le vaisseau chargé d'extase et d'espérance
Qui s'éteiçnit dans la nuit immense
Pour avoir entrepris le retour
Le navire, vengeur de l'île de l'Amour,
Qui veut rester mystérieuse comme un songe,
S'évanouit dans le silence du monde.