‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 35 sur 124 · REFLEURIR · texte numérisé non relu

REFLEURIR

Oh! pourquoi cet appel furieux de Printemps,

cette irruption de lumière

dans Tâme obscure et comme morte,

où vont flottant

les poussières d'oubli, les poussières

des amours lointaines et mortes?

Tristesse de Téternel « Refleurir » .

Et du bouton qui va sourire

sur la fleur qui vient de mourir...

Tristesse amère des successives ']o\eSy

et d'être ainsi la proie

d'un dieu brutal et décevant !...

Il nous guette aux détours des chemins, dans le vent

qui passe, dans les yeux qui rêvent,

dans nos pitiés et dans nos fièvres,

dans tel geste ou telle parole,

et nous avons pâli quand nous frôla son vol.. .

Mais, déjà,

sa rud<; main nous a saisis et nous emporte,

et l'emprise fut si forte

qu'elle nous a laissés haletants et tremblants

et, sur les yeux, un nuage sanglant

et, dans le cœur,

tout l'Infini...

Oh ! toute l'ironie d'un Infini menteur,

trop vite évoqué, trop tôt perdu

Infini de rechange où s'accrochent, têtues,

les pauvres âmes,

comme à l'éternel « clou » de l'éternel programme .

Vas-tu redire la Chanson délicieuse, déchirante,

qui, depuis toujours, séchante et enchante

et s'épanouit au frisson

des cœurs ivres?

Vas-tu redire

les mots, doux comme des chansons,

qui tombent des cœurs lourds et que l'on cueille aux lèvres,

mûrs de lumière et de poison?...

Auras-tu désappris les doux gestes,

le lent enlacement des bras qui restent

arrondis en berceau vivant,

où TAmante n'est plus qu un frêle enfant

qu'on berce et qu'on endort

avec de vagues mots d'argent et d'or?...

Retrouveras-tu les baisers,

les dangereux baisers?...

D'abord, c'était le jeu :

les lèvres se frôlant comme des colombes joueuses,

heureuses

de se chercher, de se quitter — libres encore...

Un choc mystérieux les a scellées .. Alors

c'est l'Extase:

deux ailes de lumière en l'ombre rose

planent, palpitantes à peine . , .

De tièdes brises les soutiennent,

des brises de quels cieux venues?...

Les souffles peu à peu se font brûlants ; la nue

s'embrase, et c'est l'orage :

les ailes ont grandi jusqu'aux nuages,

bientôt nuages elles-mêmes,

avec de grands chocs furieux —

Et, leur choc rouge, est-ce du sang? est-ce du feu? —

Eclair qui coupe et foudre en durs éclats qui roule,

nos cœurs sont un ciel d'orage qui saigne et brûle...

Vas-tu revivre la souffrance

dont la trame d'amour est tissée

en réseaux si étroits, en mailles si pressées

qu'à peine un rayon vague y rôde, prisonnier,

un fuyant reflet d'espérance —

trame équivoque, aux fils de deuil,

qu'ourdirent les quenouilles infernales

pour le voluptueux linceul

où dorment l'Amour et la Mort,

pour la tunique vengeresse du Centaure? —

Voici la tunique fatale,

et voici le chemin de croix

marqué de ton sang de naguère et d'autrefois,

le chemin de pierre et de pleurs

vers un mensonge de bonheur

si haut, si loin, en mince ligne d'azur pâle...

Et voici, déjà fantômales

dans le recul des heures printanières

purs fronts ingénus qui se fanèrent,

pauvres regards blessés, bouches féroces qui menacent,

sourires crispés en grimaces —

voici, toujours plus lointaines, plus effacées,

les faces pâles des Amantes passées.

Mais qu'importe? si j'ai ta main

douce pour le rude chemin...

Ah! puisque tu m'as dit qu'il fallait croire,

de tout ce qui détruit, de tout ce qui sépare,

ô mon très cher amour, je ne crains rien... J'ai pris

pour guide ton regard; il m'appelle, il me suit

et brille sur mes pas dans l'ombre envahissante.

La route peut se faire hostile et menaçante,

où des spectres sont descendus avec le soir,

où le total Silence étreint le Vide noir,

où des rocs, surgis de la nuit, soudain s'érigent

inquiétants, le long des pentes de vertige

qui galopent vers la Vieillesse et vers la Mort. ..

La tiédeur de tes doigts a fait mon cœur si fort

qu'il sentira, parmi toute l'horreur nocturne,

aoucement se pencher sur lui de fraîches urnes,

et rOmbre s'éveiller sous de jeunes échos,

et passer, l'effleurant de leurs vols inégaux,

dans l'arôme fougueux des feuilles et des sèves, les Désirs, les Espoirs, les Rires et les Rêves.

{Le Livre lyrique et sentimental.)

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