REFLEURIR
Oh! pourquoi cet appel furieux de Printemps,
cette irruption de lumière
dans Tâme obscure et comme morte,
où vont flottant
les poussières d'oubli, les poussières
des amours lointaines et mortes?
Tristesse de Téternel « Refleurir » .
Et du bouton qui va sourire
sur la fleur qui vient de mourir...
Tristesse amère des successives ']o\eSy
et d'être ainsi la proie
d'un dieu brutal et décevant !...
Il nous guette aux détours des chemins, dans le vent
qui passe, dans les yeux qui rêvent,
dans nos pitiés et dans nos fièvres,
dans tel geste ou telle parole,
et nous avons pâli quand nous frôla son vol.. .
Mais, déjà,
sa rud<; main nous a saisis et nous emporte,
et l'emprise fut si forte
qu'elle nous a laissés haletants et tremblants
et, sur les yeux, un nuage sanglant
et, dans le cœur,
tout l'Infini...
Oh ! toute l'ironie d'un Infini menteur,
trop vite évoqué, trop tôt perdu
Infini de rechange où s'accrochent, têtues,
les pauvres âmes,
comme à l'éternel « clou » de l'éternel programme .
Vas-tu redire la Chanson délicieuse, déchirante,
qui, depuis toujours, séchante et enchante
et s'épanouit au frisson
des cœurs ivres?
Vas-tu redire
les mots, doux comme des chansons,
qui tombent des cœurs lourds et que l'on cueille aux lèvres,
mûrs de lumière et de poison?...
Auras-tu désappris les doux gestes,
le lent enlacement des bras qui restent
arrondis en berceau vivant,
où TAmante n'est plus qu un frêle enfant
qu'on berce et qu'on endort
avec de vagues mots d'argent et d'or?...
Retrouveras-tu les baisers,
les dangereux baisers?...
D'abord, c'était le jeu :
les lèvres se frôlant comme des colombes joueuses,
heureuses
de se chercher, de se quitter — libres encore...
Un choc mystérieux les a scellées .. Alors
c'est l'Extase:
deux ailes de lumière en l'ombre rose
planent, palpitantes à peine . , .
De tièdes brises les soutiennent,
des brises de quels cieux venues?...
Les souffles peu à peu se font brûlants ; la nue
s'embrase, et c'est l'orage :
les ailes ont grandi jusqu'aux nuages,
bientôt nuages elles-mêmes,
avec de grands chocs furieux —
Et, leur choc rouge, est-ce du sang? est-ce du feu? —
Eclair qui coupe et foudre en durs éclats qui roule,
nos cœurs sont un ciel d'orage qui saigne et brûle...
Vas-tu revivre la souffrance
dont la trame d'amour est tissée
en réseaux si étroits, en mailles si pressées
qu'à peine un rayon vague y rôde, prisonnier,
un fuyant reflet d'espérance —
trame équivoque, aux fils de deuil,
qu'ourdirent les quenouilles infernales
pour le voluptueux linceul
où dorment l'Amour et la Mort,
pour la tunique vengeresse du Centaure? —
Voici la tunique fatale,
et voici le chemin de croix
marqué de ton sang de naguère et d'autrefois,
le chemin de pierre et de pleurs
vers un mensonge de bonheur
si haut, si loin, en mince ligne d'azur pâle...
Et voici, déjà fantômales
dans le recul des heures printanières
purs fronts ingénus qui se fanèrent,
pauvres regards blessés, bouches féroces qui menacent,
sourires crispés en grimaces —
voici, toujours plus lointaines, plus effacées,
les faces pâles des Amantes passées.
Mais qu'importe? si j'ai ta main
douce pour le rude chemin...
Ah! puisque tu m'as dit qu'il fallait croire,
de tout ce qui détruit, de tout ce qui sépare,
ô mon très cher amour, je ne crains rien... J'ai pris
pour guide ton regard; il m'appelle, il me suit
et brille sur mes pas dans l'ombre envahissante.
La route peut se faire hostile et menaçante,
où des spectres sont descendus avec le soir,
où le total Silence étreint le Vide noir,
où des rocs, surgis de la nuit, soudain s'érigent
inquiétants, le long des pentes de vertige
qui galopent vers la Vieillesse et vers la Mort. ..
La tiédeur de tes doigts a fait mon cœur si fort
qu'il sentira, parmi toute l'horreur nocturne,
aoucement se pencher sur lui de fraîches urnes,
et rOmbre s'éveiller sous de jeunes échos,
et passer, l'effleurant de leurs vols inégaux,
dans l'arôme fougueux des feuilles et des sèves, les Désirs, les Espoirs, les Rires et les Rêves.
{Le Livre lyrique et sentimental.)