‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 4 sur 124 · CRINIÈRES · texte numérisé non relu

CRINIÈRES

Mieux que les lourdes fleurs des jardins triomphants, Quand les heures d'été se baignent dans les vasques, J'aime, imitant ainsi les chats et les enfants. L'herbe haute, odorante, onduleuse et fantasque.

Pâturage où se prélasse mon indolence Parmi les taureaux clairs vautrés dans le soleil, Ton herbe est l'oasis élue pour les sommeils Où je viens à midi ruminer mon enfance.

Elle est pareille encore à ces crins qui s'ébattent Au col flatté du vent des poulinières rousses; Elle est fière comme eux et comme eux elle est douce Et frissonne au toucher de ma main qui la flatte.

C'est dans ces profondeurs où les tiges plus pâles S'élèvent au milieu de confuses verdeurs Que je me plais à voir les carabes rôdeurs, Les bousiers et l'hoplie aux élytres d'opale.

Ainsi, mêlant ma vie à la panique joie

D'un univers petit, mais plein de volupté.

Je veux ofl'rir mon corps, jaloux d'être sa proie,

A Tétreinte innombrable et vaste de TEté.

Le duvet des chardons neigeant sur mes ivresses Apporte sur le bord de ma narine en feu Les odeurs qu'aux vergers voisins de ma paresse Exhalent les cassis mêlés aux phlox neigeux,

Et dans mon cœur gonflé par ces puissants arômes, Je songe à mon amour — si vivant et si loin! — A cette chevelure où je frôlais mes paumes Et qui brûlait dans le soleil comme les foins . . .

Cheveux d'or, la parure et l'orgueil de sa tête. Moisson de mon été, site de mes plaisirs, Que toujours mes instincts vous peuplent de leurs fêtes Et roulent leurs ardeurs en vos profonds loisirs 1

Lorsque je plonge en vous mes mains ou mon visage, Environné soudain d'une odorante nuit, J'écoute vos parfums ainsi que du rivage Un mouvant océan qui chante à l'infini ;

Je me souviens, selon le rhythme de vos tresses, Des longs exils perdus vers l'Archipel amer, Où, comme une Ariane à Naxos, ma jeunesse Interrogeait le vol des voiles sur la mer...

Cheveux, fleuve où les soirs descendent et se noient Mes baisers, toi qui ceins trois fois sa gorge blanche Et lentement sur mon ivresse te déploies Et jette sur mes yeux ton ardente avalanche,

Tu déroules tes flots serrés entre nos flancs

Qui sont les bords vivants où ta course est captive;

Car l'amour les rejoint comme un pont joint deux rives

Par une arche de bronze au cœur retentissant.

Parfois sur les relents d'une odeur végétale, Je crois voir s'élever, à travers la clarté, Des jungles au feuillage énorme qui s'étalent, Comme ces boucles d'or autour de ta beauté :

Forêt pleine de bruits, de touffeurs et de fièvres, De perfides sommeils et d'ombrages blafards, Où l'ivresse et l'oubli s'abattent sur mes lèvres, Papillons lourds gorgés de miel et de nectar ;

Paix sans azur, nuit sans astres, chaude contrée, Savane de la soif sans puits et sans roseaux Où vient tomber, fourbu par sa course eff*arée, Mon désir écumant du poitrail aux naseaux ;

Clairière où tourbillonne un essaim de vertiges Qui pleuvent aux sombres corolles de mes sens, Et dont les floraisons balancent sur leurs tiges Des encensoirs chargés de fabuleux encens,

Ahl soyez mon tombeau, mouvante chevelure, Lorsque vous retombez sur mes épuisements, Ondoyant mausolée et souple sépulture Que ferme le sommeil sur le front des amants !

Souvent, quand Taube poind sous ma paupière gourde, Des gloires du sommeil mes yeux encore emplis Ne reconnaissent pas sous les tentures lourdes La beauté familière où mon cœur est épris.

L'aurore sur sa chair allume tant de roses Qu'un paradis perdu vers moi semble surgir, Et je tremble de voir ce mirage mourir Avant que son sourire ait brûlé sur les choses...

Mais une aile battant Tazur fou des extases M'emporte, et je ne sais, en mon cœur sans remords Si j'empoigne et caresse, ou si j'arrache et mords. Maîtresse, tes cheveux ; ta crinière, Pégase !

{Vertes saisons, 1905-1908.)

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