L'AME PERDUE
— Hé, ma petite dame.
Vous perdez votre âme
— Ramassez-la : elle est pour vous.
Pour faire joujou.
— Tiens, ma petite fillle, voilà une âme,
Une âme De dame.
Je l'ai trouvée sur le macadam .
— Où est mon âme que j'ai laissé tomber Et qu'un pauvre homme a ramassée ?
L'a-t-il cassée ?
L'a-t-il donnée à son bébé?
Je n'ai pas d'enfant; je n'ai pas d'amie, En me promenant, je l'ai perdue.
Tant mieux si enfin elle s'est endormie. Elle a peut-être trouvé un cœur qui la tue .
— Qu'as-tu fait de l'âme ?
Est-elle dans tes yeux ?
Est-elle dans ton cœur?
— Je rapprends par cœur Pour la savoir mieux
Et être une dame,
— Toi ? une dame? Toi? N'as-tu pas peur?
Mais prends garde.
Les dames, çà se farde Pour cacher leurs pleurs
— Père, quand je serai dame, tu seras fier. Tu auras de beaux habits et je serai belle. Je ferai tourner mon ombrelle .
Nous ne verrons plus en arrière.
— Comme tu grandis ! Gomme tu es coquette!
Je n'ose plus sortir avec toi.
Et ton jouet, l'âme?
— Je joue avec à la raquette, Je l'envoie par dessus les toits.
— Mon âme, mon âme, comme je suis vide !
J'ai fait de lourds voyages.
Me voici assise dans les bagages
De l'âge.
Si je t'avais pour te parler comme à un guide !
Oh ! la jolie débutante Qui m'appelle sa tante.
Elle ressemble à l'adolescence De mes vieux sens.
— Quel est ton père?
— Il ramasse ce que perdent les passants. Et ton berceau ?
— Un repaire Où j'ai mordu mon cœur jusqu'au sang.
— Et où vas-tu? Quel est ton vœu?
— Piller les jeunes, tuer les vieux
Car j'ai Tâme D'une dame Oui, madame !
— Je suis la dame de leurs âmes Qui brament, qui brament.
Voyons, papa.
Pas de gros yeux.
Tous ces messieurs Te saluent bas !
Où est la dame
Qui a perdu son ame?
Oh ! ma bonne dame, Qu'elle est bonne, votre âme!
Quand on V a perdue , est-ce qu'on redevient pauvre . Papa, dis-le moi : j'ai peur qu'elle se sauve. Mais je ferai bien attention, en me promenant; Je la garderai dans mon gant.
Assure-la moi, dis, mon amant!