PIRATES
Le pirate siffle, sur la proue, Un air venu des tombes.
L'étrave troue La vague au cou de colombe.
Jour et nuit, il guette sa proie Une terre pour son cœur froid.
« Ohé ! ohé ! petit garçon
De Catalogne, Tu pleures à cause du son De l'ours qui grogne?
Mais si tu t'endors.
Cest que l'ours est mort.
Il ne viendra pas Rugir ici-bas.
Dors, petit garçon
De Catalogne.
Dors : à mon arçon J'ai pendu sa trogne »
Elle apparaît, la terre, assoupie, Portée par les souples bras de l'eau.
La mer la porte sans répit.
On voit saillir les muscles des flots.
« Hé ! Grands garçons
De Catalogne, Sortez vos poinçons
Et qu'on cogne.
Le galère a faim ; Nos cœurs ont des crampes.
Qu'à brasses sourdes l'on rampe Ce sera la fin.
Moi, j'aurai la tête, Vous aurez le corps; Ce soir sera fête, Fête chez les morts. »
La terre dormait et digérait
Dans un bain de soleil calme.
Ils approchèrent si près
Qu'ils sentaient l'éventail des palmes.
« Nous avons couru la mer ;
Nos gorges sont râpées par le sel.
Nous avons mâché le silex de l'air.
Le bateau a du varech sous les aisselles.
Nos ceintures sont serrées
Que nos coutelas entrent dans nos peaux.
Pour satisfaire nos cœurs sevrés
Nous n'avons que les spasmes de l'eau.
Hardi ! Foncez sur cette truie .
Ouvrez-lui les flancs
Et videz ses tripes !
Moi, je veux, cette nuit,
Troquer mes nipes
Contre des seins blancs.
Partagez-vous, fils, les vierges.
A Marie, demain, nous brûlerons des cierges.
L'île se découvrait, fainéante, Chevelue, avec une belle peau de sable. Ils sentaient la joie béante De leurs mâchoires et de leurs râbles .
« Ah ! de la mer, notre marraine Tu as fait ta servante Qui te porte ta traîne Ett'évente?
Regardez : voici qu'elle s'éveille.
Aux corps aimés, douces treilles.
Les maris, avant de partir, Se pendent .
Ils partent pour ne plus revenir.
Allons, les fils, vengeons la mer.
Faisons comme un raz de marée, Qu'il n'y ait plus d'yeux qui espèrent Jamais s'en remémorer! »