LES CHATEAUX EN ESPAGNE
Sur son baudet, Sancho Pança, Aux trousses du naïf chevalier, Monte, de palier en palier, La Baïjel des fous châteaux, D'où, pour mieux se mirer d'en haut, Toujours la bonne fille s'élança.
Coquetterie de cette bonne fille d'ûme
Qui minaude sur les tours
Et prend, afin de s'en faire des atours,
D'un doigt négligent de joueur de dames, Tous les pays d'alentour,
Désert de Castille,
Plaines de Murcie,
Cités grosses comme des pastilles.
Terres bien farcies...
Le chevalier, de l'index de sa lance, Là-bas, lui montre les moulins.
Et ceux-ci dont les bourdons se balancent, Des pèlerins.
« S'il n'était si tard, nous descendrions Délivrer des Cendrillons ! »
Mais la nuit vient lorsque part en guerre l'espoir,
Il faut déjà mettre ses mains sur ses yeux pour le voir !
Le chevalier mâche des glands, Sancho Pança gonfle ses joues Tandis que son outre se ride.
Rossinante et l'âne, le garot brûlant, Reposent leurs lèvres de la bride Et lèchent les traces des coups Qu'a laissés l'espoir sur leurs flancs.
Recoins des chevaleresques crépuscules !
Sancho et l'autre, sur le dos étendus,
S'essaient à déchiff'rer, au ciel, les majuscules
Que les premiers, les pâtres de Ghaldée ont entendues.
Au matin, les moulins roulent, Les pèlerins saluent en s'inclinant ;
Les galériens, les foules Grandissent, puis, à l'horizon, vont déclinant.
Sancho leur demande s'ils ont des victuailles, Tristement le cheval et l'âne répondent aux saints. Mais le chevalier, ne voyant que canaille, Leur ordonne de songer, soudain, à leur salut.
V Toi, moulin, tu es un dragon.
Holà! troupeau d'Harpagons, Serrant les cordons de vos pensées,
Avancez, avancez, Je vais vous montrer, une fois rossés, Comme l'on sait, mutuellement, se panser ! »
Il pique des deux comme un orage.
Rossinante bute et l'envoie au loin ; Il revient de ses mirages Le tronçon de son rêve au poing.
« Halliers maudits, terre meurtrière
Bois plantés de démons !
Sancho, donne-moi les étrivières, Que je me punisse de leurs affronts! »
Pendant que le gros écuyer
Sur son maître pose le baume des proverbes.
Don Quichotte, sur le coude appuyé
En silence, entre ses doigts, tourne une herbe.
« Dulcinée, Dulcinée as-tu vu ta défaite, Dans le deuil imprévu de cette trouble fête !
O ma belle âme du Toboso, Puisse Rossinante m'avoir caché, faible roseau, A tes yeux, dans le brouillard de ses naseaux I »
Sancho Pança revint à son village.
Le chevalier, où revint-il ?
Et nous, de nos empires et de nos îles Quand rentrerons-nous, hors d'âge...?
Pierre Eugène Guy LAVAUD
Né à Terrasson, Dordogne, le 3 août 1883.
CEuvres : La Floraison des Eaux (L'Occident 1907). Du Livre de la Mort. (La Phalangk 1909). Des fleurs pourquoi... (ÇoRNELY 1910). Dans les vallées du Périgord (à paraître). L'Epopée paysanne et les romans d'Eugène Le Roy. (La Nouvelle Revue) .
A été fondateur et directeur de la Revue des Lettres et des ArtSf Membre du Comité de rédaction des Essais, Secrétaire de la rédaction de La Phalange.
Collaborations : L'Ermitage, L'Occident, La Nouvelle Revue Française, Vers et Proses, La Phalange, La Nouvelle Revuey L'Action, Les Marges, La Chronique, La Vie, Les Visages de la Vie, Le Divan, Le Feu et à toutes les jeunes revues depuis dix ans.
A consulter : L'Anthologie d'AroLLiNAiRE; Jean Dolent par AcREL. Guy Lavaudpar Henri Martim-al ;Du rythme en français par Robert de Solza ; Essai d'expansion d'une Esthétique par M. A. GossEz; Les poètes de 1909 jjai- A. Séché. Des poèmes du Livre de laMort ont été mis en musique par M. LéonidedePachmann.