DES FLEURS, POURQUOI
{Ex irait s)
Marthe! le paysajre clair d'où je l'écris Sur ses nattes de blés et de seigles mûris Porte, haut dans le ciel, une ronde couroone
De collines que sept châteaux anciens fleuronnent.
Boucles blondes, les champs ont un air de couler
En ruisseaux par le sol mollement ondulés.
Sur leurs mouvements d'or une rivière pure
Passe, comme un ruban dans une chevelm'e;
Bijou d'argent nouant des voiles entrouverts
Un étang brille au bas d'un rideau d'arbres verts ;
Des peupliers, comme des jupes remuées,
Longtemps bruissent, la brume en odeurs est muée
Et tout ce lieu n'est plus qu'un visage émouvant
Que le souffle du vent expiré rend vivant.
Un puits au ras du sol donne du ciel à boire :
L'hirondelle trompée y mouille une aile noire,
Des troupeaux d'arbres bleus partout sont en chemin,
Dans l'air, vers l'Être obscur qui nous tient dans sa main,
Et, toute une douceur, à travers l'étendue.
Par des sources d'azur tranquilles, est perdue.
Mais je ne sais plus, Marthe, accueillir la douceur.
Tu comprendras ceci me connaissant, ô sœur.
Dont la tendresse grave et grande désespère
De mon cœur douloureux et de ma bouche amère.
Tu comprendras pourquoi, Marthe, je n'aime plus
Les paysages bleus où la lumière a plu.
Car l'âme désolée en est toute percée,
Comme une ombre qu'un long rayon d'or a blessée .
Tu comprendras pourquoi je ne me trouve heureux
Qu'en revoyant, triste visage de fiévreux,
Un plateau désolé où d'âpres vents entassent
L'odeur des marais verts à travers quoi ils passent.
De là, je vois la pluie en nuages venir
Et la glace de l'air immense se ternir
Au souffle court dune averse l'embuant toute.
Alors, dans tout ce gris fondent chemins et routes,
Ce qui était s'efface et renaît différent.
Et, le cœur, neuf aussi, à vivre se reprend.
Il espère en la fin de l'averse, il épie.
Là-bas, sur les coteaux une faible éclaircie
Et rêve que, la pluie en allée, il va voir
Eclore un nouveau monde au front de ce ciel noir.
Marthe ! lorsque tu viens m'offrir le paysage Trop tendre, pour mon gré, d'un souriant visage, L'aaorable douceur où baignent tous tes traits Me pénètre d'effroi, de doute et de regrets. Mais si tu viens, tes yeux si chers, gris d'une peine, Mon cœur qui voit la joie assombrie et lointaine Croit en elle et fleurit au milieu du tourment,
Marthe! dans la douleur s'aiment les vrais amants.
Amour, nous connaîtrons quand même ta douceur
En suivant le courant du printemps dans les rues
Et nous baignant le front parmi sa profondeur
D'éparse chevelure au front des avenues .
Ainsi nous gagnerons tout le cœur tiède et bleu
Du monde souriant au plus haut de ce lieu
Et son visage clair de plaines dévoilées
S'offrira beau et brusque à notre âme étonnée.
Amour ! à notre cou voici de souples bras
De femme caressante et de maîtresse bonne,
Les grands fleuves noués en de doux entrelacs,
Chers mouvements courbés et qui nous emprisonnent.
Goûtant comme une bouche à la cîme du ciel
Les lèvres des coteaux hautement sinueuses
Je les sens appuyer, pour de l'amour réel,
Sur mon cœur exalté, leurs lignes aflectueuses.
La lumière jouant aux plis de l'univers.
Dans la teinte des eaux, des gorges, des vallées,
Met des frissons vivants et des pâleurs de chair.
Molles inflexions aux plaines soulevées,
Le mouvement des champs où courent des reflets
A bougé sous le vent comme un corps caressé.
Amour ! nous retrouvons ta douceur et ta force :
Voici tes battements de sang torrentiel,
Voici ta jeune chair sous les tendres écorces
Et tes yeux éblouis, ton ivresse et ton ciel.
Fleuves dont les courants, à travers l'univers, Flottent en rubans bleus retenus par la mer, Lacets, vive moire aux mailles du paysage, Et dont l'été tout blond, pareil à un beau page. Se sert pour agrafer au monde un vêtement De champs rouges avec les saisons le brochant, Veines striant de vert les mains pâles des plaines, Ceintures vous nouant au flanc des monts, haleines De beaux matins dans le brouillard trop tôt levés, O doux fleuves perdus que l'on dirait rêvés. Dont les rondes d'été et dont les molles danses Tournent dans la clarté du monde, avec silence. Et dont les bras au ciel lèvent l'or des anneaux Que les couchants leur font de vos ponts sur les eaux, Fleuves, éternités de grands mouvements sobres, Si sensibles, baisant les nudités d'Octobre, Tout l'Amour est en vous, vivants et lumineux, Ses gestes, ses rondeurs, sa douceur et ses jeux.
Une ligne de monts au plus lointain de l'air S'efl*ace dans la vague et monte de la mer. L'arête nue, oblique et vive de ses cimes Comme une scie au long du monde se dessine, Et, chaque dent coupant le front de l'Univers, Ou ne sait quels pays par elles sont ouverts. On y rêve, en prêtant au clair de l'étendue Les beautés, ô pays, de tes lignes connues En sorte qu'au-delà des monts et de la mer Enfin l'esprit retourne à ce qu'il a de cher.
Et c'est sous de l'azur une plaine modeste
Où les arbres légers ne perdent pas leurs gestes,
C'est un coteau, comme un bouquet de fleurs penché,
— loi —
Dont une rose est tout un verger de pêchers,
C'est, frissons verts, des champs d'avoines et de seigles.
De grands et lourds labours, quelques battements d'ailes
Une rivière souple autour de tout ceci
Et qui, pareille à un jonc vert, le réunit,
Une combe où repose la Mélancolie,
Un soir dont l'aile grise et rose se replie,
La marche au fond du ciel étoile de la Nuit
Tout ce par quoi les jours des humbles sont remplis.
A John Antoine Nau ,
A mes pieds je voyais les grèves de la mer, Un golie moucheté de points noirs : une escadre, Un train comme du jais sur un fil d'argent clair Et la vitre des airs que Thorizon encadre.
Aride, un mont surgi de la profondeur bleue
Tendait un arc sans flèche au cœur du beau ciel pur
Et plus loin, sous des jeux de lumière, à des lieues,
Un autre s'enfonçait, penne dans de Tazur.
En sauts nombreux, légers dans l'air comme des plumes,
La terre se mouvait aussi derrière moi.
Duveteuse d'un reste encor traînant de brume
Et balancée au lent mouvement de ses bois.
Mais tout cela — la mer, cette ùme des voyages, Les lames chevauchant, l'espace sans nuages — N'évoquait pour mon cœur, dédaigneux d autres vœux,
Sue ton humble douceur, mon vieux village bleu, ù es-tu? Dans quel coin de l'immense manteau Dans la terre qui traîne ici parmi les flots, En quel creux, dans quel pli que les grands monts figurent Dors-tu, parmi l'odeur d'amour des herbes mûres? O mon village bleu, lointain, où tout est doux, Où l'on voudrait jeter par les chaudes nuits d'août,
Ses bras au cou nacré de la nuit paresseuse,
Comme retourne à toi, ce soir, l'âme anxieuse,
Dans le parfum des lilas comme elle voudrait
Revenir et dormir, exempte de regrets,
Et oublier, aux durs labeurs de la campagne,
L'ennui d'être et ce deuil qui toujours l'accompagnent.
Oublier ! oublier ! ô parcs abandonnés,
O charmilles, ô collines aux simples lignes,
Puits dont la bouche d'ombre fraîche tuit Tété
Mais sourit au rosier qui sur elle s'incline,
Si jamais je revois quelqu'un de vos visages.
Comme ce sera doux d'être humble et d'être sage
Et comme notre cœur s'efforcera, jardins.
De n'avoir aussi lui que des fruits doux et sains.
Ah! vers le haut pré bleu de Tair où l'on enfonce
Et que fleurit à peine un nuage léger,
Monter, monter, par les coteaux de vertes ronces,
Ivre, joyeux de faire effort et de marcher!
Puis te voir, tout au bas, village, mon village,
Qui nourrit cet avide azur appesanti
De fumée, exhalée à travers les branchages,
Pareille bleue et blanche au lait de la brebis.
Tes maisons, les retrouver dans le paysage.
Tes maisons de douceur qui sont d'humains visages,
Avec leurs fronts polis sous du chaume léger
Comme de bruns cheveux de femme partagé,
Et le regard brillant et blanc de leurs fenêtres.
Leur robe de glycine au devant de la cour
Et leur porte accueillant, dès que le soir va naître,
Les hommes et les bœufs qui peinent dans le jour.
Savoir qu'un peuplier qui, là-bas, fait des signes
Tremble au bord d'un peu d'eau, comme une flèche flne
Qui percerait le cœur de la terre et ferait
Sourdre tout son sang pur en bouillonnements frais,
Et songer, oui, surtout, songer que cette fille
Qui le long du sentier capricieux descend
— lo3 —
Comme un flocon de laine emporté par du vent, Ce soir nous l'attendrons au fond de la charmille, Et goûterons, pareil au blanc de quelque aubier, Dans le noir de la nuit, son jeune corps de lait.
Assis devant la mer, j'ai pensé à ces choses, Devant la mer qui tourne, au front de l'univers. Comme les yeux pensifs et verts et bleus des roses Aux murs religieux mystiquement ouverts, La mer où les vaisseaux qui vont dans la lumière Entre une île et la grève arrondie ont creusé, Semblables aux plombs gris qui rayent les verrières, Dans le glauque de l'eau des chemins refermés.
L'amie énigmatique a dit : Vois- tu l'Automne, L'Automne va mourir sur la mer monotone Et sens-tu pas qu'elle pleure de n'avoir pas Près d'elle la terre natale de là-bas Où le ciel, avec les peupliers pour aiguilles, Brodait des feuilles l'or sur ses robes d'argile !
O frère, souviens-toi, puisque meurt cette sœur Des soirs du beau pays lointain, de la douceur Du ciel sans force et des regards de l'eau plus claire Sous les coteaux couleur de flamme et de lumières. Souviens-toi de l'octobre ancien, des beaux chemins Que les canaux ouvraient à nos pas incertains. Des beaux chemins de l'eau unie et rectiligne Où parfois nous croisions le songe blanc des cygnes.
N'est-ce pas que les soirs sont là qu'on croyait morts, Où des arches de ponts s'arquaient sur des ciels d'or, Où nous allions, si bien pénétrés l'un par l'autre, Ivres, dressant le front vers une lune haute,
Où nous prîmes au creux trop étroit de nos mains. Tes parfums, ô tristesse et tes fleurs, ô chagrin !
Pour mirer ta pâleur^ à tout jamais de morte, Les eaux sont encore trop vives qui s'endorment, 11 faut fuir les étangs qu'autrefois nous aimâmes Et plus loin s'enfoncer dans l'exil, ô mon âme.
Après l'eau des ruisseaux, — ô notre enfance neuve —
Leblanc ruissellement des torrents, puis des fleuves.
Et l'immobilité des lacs couleur de perle,
Après le triste étang où stagnent les eaux vertes,
Où vas-tu ma folie courber ton doux visage,
Ta tristesse fuira en pleurs dans quelles glaces'.
Si tu veux, nous irons vers celles où le verre
Garde en ses doigts secrets l'eau d'argent prisonnière,
Et là, nous arrêtant auprès de la captive
Qui ne pourra jamais, par quelque nuit, furtive,
Se glisser hors des rets rigides qui l'enserrent,
Nous parlerons à cette sœur de notre peine,
Et l'eau qui s'est, jadis, en ce miroir gelée,
En qui toute la vie du monde est reflétée.
Sans qu'elle y puisse, un seul instant, mêler la sienne,
L'eau qui souflre de tous ces liens qui la retiennent
Et l'empêchent d'aller, ainsi que font les autres,
Vivre la vie du fleuve ou des cascades hautes,
L'eau qui, vive et joyeuse, en ce miroir enclose,
S'est faite grave et semble morte à toutes choses,
L'eau qui souffre et s'émeut en silence, ô mon âme.
Sans doute comprendra la raison de tes larmes !
A cause d'un faux jour qui la change en miroir, Parmi la vitre haute et claire, je puis voir
— loo —
Sommeiller, comme au tain profond de quelque glace, Espace et ciel, l'immensité sous ses deux faces. Et la ville d'hiver est aussi là qui dort, Blottie sous la montagne énorme, avec son port Où des yachts assoupis par le mouvement calme Ont un air d'oiseaux blancs balancés par la vague, Et le déroulement courbe de ses villas, Leurs arcades et leurs jardins secrets sont là Sous mes doigts, et la vitre est si pleine des cieux Qu'on dirait un autre et grand paysage bleu Et que je vois, au peu d'étendue qu'est ce verre, Proche et diminué, l'univers apparaître.
La magie des reflets dans le cadre restreint
A pris rimmensité marine et la retient ;
Et tout ce qui compose à la vie un visage.
Les eaux souples, le ciel et les montagnes graves,
Bougerait sous le doux et faible mouvement
De la vitre poussée par une main d'enfant.
Aussi, quand, par instants, mon poing d'homme sur elle
Se pose et brusquement fait tourner la fenêtre,
Il me semble, voyant virer les horizons
Que j'ébranle le monde en poussant sur ses gonds.
Orgueil! tout l'univers se mire en mon cerveau Comme dans un miroir les villas et les eaux Et j'ai l'illusion que mon intelligence Pesant sur ses destins immuables, les change !