DU LIVRE DE LA MORT
(Exlraits)
Dehors c'était l'été, comme un fruit éclaté Dont la chair apparaît à une déchirure,
Et, au creux de l'azur, un grand mont dentelé
Luisant comme un noyau de prune bleue et mûre .
Dehors, c'était Tété parcouru de courants,
L'été où l'on buvait des souffles frais de brises,
Comme, au cœur chaleureux des grenades en sang,
De vives eaux trouvées par la morsure avide.
Dehors, il y avait les arores et les fleurs.
Les rires et les voix, les femmes, leurs visages,
Leur molle volupté, leurs bouches, leurs couleurs
Et leurs seins bondissant sous leurs jeunes corsages.
Dehors c'était la vie et l'Espace où nouer
Des bras passionnés sur le front bleu du Monde,
Dehors c'était la Vie, les formes à presser.
L'ivresse de chercher une proie nue et blonde .
Dans ta chambre il n'y avait rien de tout cela.
11 n'y avait que toi, tu le sais, si malade,
11 n'y avait que toi au milieu blanc des draps
Et ton corps douloureux et ton visage pâle.
11 y avait aussi, mais qu'on ne voyait pas,
L'oiseau noir de la Mort qui rongeait ta poitrine
Et moi qui demeurais plus épris de cela
Que des chauds mouvements de l'Été unanime.
Toi, tu riais, levant les yeux vers le miroir Où s'animait d'un peu de rouge ton visage. Moi, je fermais les yeux afin de ne pas voir Ce beau couchant cruel sur ton doux paysage.
Et tu disais : « Mon mal est comme un grand amant .
Hier il me rudoyait, maintenant il me pare.
Ces lys là, sur mon front, viennent de son tourment,
Ma bouche saigne encor de son désir barbare ;
Mais les roses de fièvre, aux pétales épars,
Dont le rose déteint demeure sur ma joue.
C'est lui qui me les donne alors qu'il se fait tard
Pour que dans l'insomnie avec elles je joue ; Dans mes yeux de lumière et que tu aimes tant Ces massifs de bleuets, ces rangs de violettes, C'est lui qui les rend grands et beaux en y versant Les émouvantes eaux de mes larmes secrètes. »
Moi je pensais : « Quel peintre émouvant est la Mort, La Mort qui fait éclore en toi des fleurs si belles Et naître du désastre obscur d'un pauvre corps, Chaque instant que tu meurs, quelque beauté nouvelle »
Comme je restais là, souriant de te voir
Dorée par tes cheveux comme une grève au soir.
Une angoisse me vint à songer que les îles
Perdues dans l'Océan ont des destins fragiles,
Que la mer qui les baigne en use les contours
Et qu elle emporte un peu d'elles, à chaque jour.
Que pour toutes il est une heure, la dernière,
Où le flot, qui les a réduites, les submerge,
Où le grand goéland, tournoyant, cherche en vain
Leurs abris retournés à l'abîme marin.
Et je t'ai vue en proie aux longs assauts des lames
Que sont les mouvements de tes draps, pauvre femme
Je t'ai vue amaigrie, usée, diminuant
Envahie parle mal qui coule dans ton sang,
Et j'ai vu sur ta couche, autour de toi trop large.
Ces draps lâches miner ton faiblissant visage
Et, linceuls qui bientôt recouvriront ton corps,
Te jeter, comme une île effondrée, à la Mort.
Hier encor tu disais: « Jamais vous reverrai- O roses de la chair sur mon corps consumé
Et refleurirez- vous, ô fleurs de rose neige
Sur les faibles rameaux de ces bras dépouillés. »
Tu doutais ... et voici qu'elles sont revenues
Toutes les frôles fleurs que jadis tu portais.
Voici comme autrefois des lys dans tes mains nues
Et des camélias sur ton corps reposé .
En sorte que ta Mort ressemble à ta jeunesse
Et que devant ton lit si largement fleuri
Me penchant sur ton front, ma Morte aux belles tresses,
Je cesse de pleurer croyant que tu souris .
Déjà depuis des mois, pauvre, tu étais morte
Et moi je croyais bien ne jamais te revoir
Quand, un jour où j'errais songeur dans Aigues-Mortes^
Enfin tu m'as été ramenée par le soir .
De la tour de Constance où rêva Bérénice,
L'amie que tu aimas mieux qu'une jeune sœur,
Je t'ai vue étendue parmi la plaine lisse.
Faible comme ta chair, triste comme ton cœur.
J'entendais près de moi des gens parler et dire :
« Gomme des bras de vierge arrondis, les canaux
Ont des douceurs d'ivoire et des pâleurs de cire
Et des odeurs de femme émanent des roseaux. »
Et je souriais d'eux qui regardaient la plaine
Et qui ne voyaient pas, comme une arche de pont,
Un bracelet d'or pâle à ton poignet qui traîne Et ton bras, comme une eau ramené sur ton front. Moi, je criais vers toi et vers les roux nuages De tes cheveux trop lourds sur ta tête emmêlés, Vers ton corps décharné comme le paysage, Vers tes yeux plus amers que ses étangs salés. Puis je me suis penché sur la haute terrasse. Comme autrefois au bord du lit où tu mourus.
Dans Tespoir que j'allais au drap bleu de l'espace Mon amour, te reprendre après t'avoir perdu !
Mais je n'ai ramené qu'un peu de crépuscule Tandis que demeuraient au creux des horizons, Comme un corps amaigri où la fièvre circule, Des marais, des canaux et du soir sous un pont.
Aigues-Mortes.
Louis MANDIN
Né à Paris.
Œuvres : Ombres Voluptueuses, poèmes (Sansot, 1907). — Étude sur les Ballades Françaises, de Paul Fort (Figuière, 1910). — Ariel Esclave, poèmes (au Mercure de France, 1912).
Collaboration : Mercure, Vers et Prose^ La Phalange^ Les Marges, Pan, etc., des articles de critique littéraire au Feu, à Vile Sonnante; des contes à Paris- Journal et au Gil Blas.