‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 63 sur 124 · I. SOUS LE TUNNEL · texte numérisé non relu

I. SOUS LE TUNNEL

J'étais dans le train électrique,

Qui m'emportait, parmi son fracas de ferrailles,

De la gare des Invalides à Versailles.

C'était novembre; et sous un beau soleil féerique,

La nature expirait, brillait d'une mort extatique.

Mais nous avons soudain, comme approchait Versailles,

Plongé dans la nuit d'un tunnel.

Et je vis sur le mur volant et ténébreux Se profiter des étincelles, Des éclairs qui sortaient, à coups vertigineux, Du rail et du galop criant et de la terre,

(*) Ces poèmes sont extraits d'un recueil qui paraîtra plus lard sous le titre : La Foudre et le Silence.

Comme si, poursuivant de ses funèbres yeux

Notre fuite emportée, un dieu,

Montant de Ton ne sait quel rouge et noir enfer,

Un dieu sublime et sinistre, à travers la terre

Faisait fuser de ses grands yeux

Et projetait jusque dans l'air

Toutes les âmes dévorantes de l'enfer.

Et dans cette ombre, et sur la voûte, et dans le vide,

Eblouissantes et livides

Comme de la gloire et du deuil,

Elles fusaient, volaient, en gerbes, de chaque clin d'œil.

En haut, tout près, le jour et la radieuse lumière,

Et le château, les eaux, les arbres, les couleurs.

Et l'automne qui meurt,

L'automne triste et merveilleuse, qui se meurt

Sur le grand passé mort, mort comme une auguste chimère.

La mort là-haut, plus belle que la vie,

Les rois tombés, les fleurs éteintes, le silence,

Et les nobles amoureuses, évanouies

Gomme un songe de Tonde aux insaisissables nuances. . .

Là-haut, la mort plus fascinante que la vie.,.

Là-haut, le clair soleil et le divin silence...

Ici la vie,

Et les ténèbres et les cris, et le génie

De l'homme moderne aux mains noires !

Ici, pas de soleil, mais la foudre en sa gloire. . .

Ici, le dieu nouveau, qui fait danser les freins,

Et change le vertige en féconde victoire.

Et, d'un trait de ses yeux, nous porte et grisés nous effare,

Le dieu souterrain, souverain!

Je me suis plu, la tête à la portière, A mêler, dans l'ombre et le vent,

Mon sourire immobile au grand rire volant De ces éclaii^s.

Dans mes sens et mon cœur, un fraternel instinct

Aime la flamme intelligente et sage,

Qui darde Tâme des orages

Et qui pourrait encor foudroyer les destins,

Mais qui, pareille au feu que coQve dans son sein

Le poète vibrant et sage,

Fait de sa force l'eurythmie

De l'ordre conscient, et du génie et de la vie.

On ne sait pas

Que, sous ma chair secrète et dans sa nuit,

Le même feu pantelle et flambe, encor sans bruit,

Et que c'est lui

Qui, sous le tunnel noir, sourit à mes lèvres tout bas,

Sourit, vibrant et sage,

En regardant courir la foudre dont l'orage,

Roulant sous terre, nous emmène vers l'aurore,

Vers le beau ciel et les palais divins.

Vers le baiser sacré que, dans le parc aux doux bassins,

Sous les feuilles d'automne, échangent la vie et la mort.

Sous ma chair, dans mon sang, il vole aussi, comme un

[essaim, Le feu suprême de l'essor, Et de la foudre intérieure et de l'aurore, Le dieu souterrain, souverain.

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