V. LA NUIT SUR LA VOIE
La pluie et la nuit !
Et sur les rails, sur les trains en marche, la pluie
Est un glissement de lumières.
Un éparpillement d'âmes jusqu'aux là-bas,
Ames pourpres, âmes blanches qui loin se mClent,
Ames dont les vrillantes étincelles
Dansent devant mes yeux, entrent dans mes nerfs vifs et las,
Gomme des papillons aux électriques ailes.
Et mon âme éblouie erre et vole avec elles,
Se noie aux disques, en ruisselle,
Pluie en flammes. Et j'ai marché dans le soir las.
Je révais tout à l'heure en un rouge triangle en fuite.
Je voudrais m'endormir dans les fleurs du talus.
Au sombre roulement dont frissonnent les marguerites .
Et je ne les vois plus,
Mais je les sens pousser parmi la nocturne verdure.
Et dans les bras du printemps nu.
Je voudrais m'endormir, abrité sous les feuilles pures,
Auprès des convois fous qui fouettent la nature.
Et tu pourrais, ô Nuit,
Avec la voie et l'ombre, et les feux dans la pluie.
Et ces éclairs dans ces formidables sursauts
Qui font, comme la foudre, au fond de nos cerveaux
Eclater l'inconnu des Forces,
Et tu xDourrais, ô Nuit
Tandis que le printemps élargit ses écorces,
Faire avec ces élans, avec cette vapeur
Qui de son souffle chaud presse, étonne, poursuit
Le rythme secret de mon cœur^
Ohl tu pourrais, ô Nuit,
Avec ces tourbillons qui se jettent en nous,
Et cette vie en tonnerres qui nous secoue,
Et cette démence des roues,
Tu peux, ô Nuit,
Pour une aube à venir faire de mon sommeil
La naissance embrasée et dynamique d'un soleil !
Car la terre est comme une chair, Et sans cesse, jusqu'au profond de ses entrailles, Il gronde un sourd besoin d'enfantement qui la tenaille Et, ténébreux instinct, veut éclore en éclairs De sensations, de pensées, Au rêve immobile ou vertigineux des rails. Car trop de Forces hurlantes se sont dressées, Qui, comme des dieux durs, rédempteurs et farouches, Ont d'une haleine chaude et d'une magnétique bouche Baisé, mordu cette épiderme vive, Cette terre dont nous sommes la conscience. Trop de fluides où la foudre en lueurs danse Ont, jaillissant de nos volontés intensives, Léché, fait tressaillir les champs, les eaux, les rives. Et ces plaines, ces eaux, avec ces Forces qui s'élancent, Tout cela vibre à l'unisson de nos chairs vives. Et les braises, tombant du noir vol des locomotives, Emeuvent de leur rouge et flambante semence La terre, dont le sein veut enfanter des astres, Qui, nés d'elle et de nous, et des Forces qui nous pro-
[clament, Sortiront du vieux sol, où tant de prisons les encastrent, Et, comme moi, seront dans l'ombre tout pleins d'âmes...
Faites, 6 Rêve, ô Nuit, que je les féconde, ces âmesl