‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 80 sur 124 · LA MASURE · texte numérisé non relu

LA MASURE

La très vieille maison, sur la berge basse et grasse, Avec ses murs aux équilibres inquiétants, S*écroule et glisse, lourde et lamentablement lasse, Vers l'eau qui coule, lente, lente comme le temps.

Lente et patiente, l'eau, rongeant la terre molle, Décharné les fondations que lèche le flot. Mais elle ne sent plus, la maison que l'âge immole, Sur ses os la caresse indifférente de l'eau .

Elle s'écroule et s'effrite par toutes ses pierres ; Ses fenêtres ont perdu l'abri de leurs volets. Je pense à ces gens, très vieux, qui n'ont plus de pau-

[pières, Parce que, d'avoir trop pleuré, leurs yeux sont brûlés.

Les hommes ont peur de la maison noire qui croule, Et leur course se hâte quand ils passent auprès, Tandis (jue dans leur mémoire une histoire de goule Ressuscite, avec une odeur vague de sang frais.

Tout là-bas, très loin, les maisons de la ville neuve Erigent leurs pignons raides et leurs toits luisants, Dames pimpantes qui fuient le contact de la veuve Parce qu'à sa jupe suinte la fange des ans.

Les maisons neuves luisent très loin, car l'avarice Des hommes n'a point osé posé sa griffe là Où la masure étale sa poignante immondice. Que la peur d'immense solitude enlinceula.

Pas plus qu'ils n'oseraient franchir le seuil de sa porte,

Les hommes n'osent à coups de pic la jeter bas,

Fous de la peur que les écrase avec les plâtras

Tant d'ombre ancienne amoncelée en la maison morte.

Or elle n'est point trépassée,

La veille maison affaissée

Dont s'écroulent les arcs-boutants

Dans Teau qui toujours coule, coule, Froide et lente comme le temps, Dans Teau monotone qui roule Ses flots mouvants comme une foule.

Elle n'est point morte, la très veille maison, Car, devers le soir, à l'heure où les hommes ont, Comme dans la mort, enseveli dans l'ouate Du sommeil leurs vacarmes, heure du repos, Quand le pasteur rêve à la lune pâle, ou hâte vers retable le trotte-menu des troupeaux Et laisse un dernier chant mourir à ses pipeaux ;

Alors, de la morne masure.

Suintant par chaque fissure, chaque embrasure, Sourd et s'allonge sur le flot visqueux et las L'âpre tristesse condensée en la demeure. Et tombent, comme la douleur d'un lointain glas Ou de hurleurs perdus là-bas vers quelque leurre, Plaintes, sanglots, soupirs, rancœurs, râles... C'est l'heure

Où la vieille demeure pleure .

Pleurs, sanglots, que n'entendent point Les hommes fermés à l'amertume qui point Les choses, râles, larmes, sanglots, soupirs, plaintes, Dont celui qui, de fortune, les ouïrait : — C'est dirait-il, le vent venu de la forêt Qui disloque les ais et fait craquer les plinthes . —

Non, ce n'est pas le vent, pas plus que les esprits. Qui pleure dans la maison vieille aux ais pourris

Jadis, elle a connu la gloire d'être neuve. Ses fenêtres alors étaient de jeunes yeux Et regardaient, d'un air ironique et joyeux. Couler l'eau pesante du fleuve.

Un corsage de fleurs habillait ses murs clairs. Ses tuiles au soleil la couronnaient de flamme Alors elle goûtait de toute sa jeune âme L'été calme rayé d'éclairs.

Elle ne cherchait pas à savoir s'il est sage De jouir d'aujourd'hui sans songer à demain, Et si le bonheur laisse, après l'ardent hymen, Des ruines sur son passage .

De toute sa jeunesse et de toute sa foi Elle chantait son hymne à l'éternelle vie Et ne se doutait pas qu'elle fût asservie A l'implacable de la Loi.

Et la jeune maison, vainement triomphale, D'un halo de bonheur n a resplendi qu'un jour, Parce qu'elle était belle et parce que l'amour Y passa comme une rafale.

L'amour passa, l'amour... Aujourd'hui Tout s'en est allé, tout s'est enfui, Vite, au galop des minutes brèves, Tout s'est enjfui, les rayons, les rêves, Tout est mort, vite, après avoir lui — Telle de l'écume sur les grèves.

Avec son toit dartreux, ses yeux sans regard, Il semble que toute sève y soit séchée, Et la vieille demeure reste penchée.

Prête à choir, eczémateuse, l'air hagard. Comme un vieux vagabond que ronge l'ulcère Et qui roule, les yeux troubles, au fossé, Sans qu'on sache" quel vice ou quelle misère De ses mains impitoyables l'a poussé.

L'amour passa, l'amour. .. L'eau d'oubli lèche les murs Et sans cesse entraîne là-bas les ferments impurs Qui sans cesse suintent de la masure qui souffre.

L'amour passa ... La très vieille maison pleure et souffre Et peut-être se souvient, en attendant qu'au gouffre, — Elle, et ses murs dartreux et ses ais inquiétants, Et la douleur qui sourd de ses yeux éteints, — l'emporte Comme fait le vent d'automne d'une feuille morte, L'eau qui coule implacable et lente comme le temps.

Inédit.

Page 1