‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 81 sur 124 · L'ETANG AUX LARMES · texte numérisé non relu

L'ETANG AUX LARMES

Toutes celles qui sont passées, Tristes, joyeuses, toutes celles, Laides, belles, qui sont passées,

— O les pleurs des violoncelles Et les guitares cadencées ! — Toutes celles, dans les vacarmes Du jour ou les sommeils de l'ombre, Toutes celles, Dieu sait le nombre !

Avec du soleil ou des larmes Dans l'abîme de leurs prunelles, Qui passèrent, les éternelles.

Les éphémères, qui passèrent.

Et puis dont les pas s'effacèrent, Bonheurs, images périmées.

Rayons éteints, cendres, fumées!

— Si les aubes sont abolies, Si l'aurore, ironique leurre.

Est gisante au linceul de l'heure,

— Ah ! les lentes mélancolies Coulant de la harpe dolente ! — Si l'eau de l'étang, qu'ensanglante

La pourpre morte des costumes, Enlinceule de mornes soies Mille douceurs, mille amertumes, Mille douleurs et mille joies, Si quelque funeste génie Ressuscite un cri d'agonie D'un monde défunt dont la porte Est close dans Tombre infinie, Passant d'une heure, que t'importe! —

Dans les sentiers, dans les allées D'argent et d'or rouge sablées, Dans les palais, dans les chaumières, O toutes celles, les premières, Les dernières, qui sont allées Vers les bergers, vers les orgies, Lascives, de vin frais rougies.

Ou chastes, roidemenl vêtues El passant, telles des statues.

Dans la pompe des liturgies

— O douceurs éteintes des flûtes Et les violes si lointaines ! — Nymphes qui chantaient aux fontaines.

Et vous qui pieusement lûtes.

Inquiétudes et délices,

O mensonges de vos fronts lisses.

Le psautier d'amour aux offices !

O Reines, Déesses, Racchantes Les Courtisanes coruscantes Au cirque éclatant de Ryzance, O filles de Lesbos expertes En l'art de suprême plaisance

— Quel dieu vengera telles pertes ! — Guerrières, Châtelaines, Fées, Dont les noms brillent aux trophées, Semeuses d'amour, de colères,

Et qui s'allongent, étouffées,

Sous les poussières séculaires Ou le marbre froid des églises, Et les Marquises, les Bergères, Les Amintes, les Cydalises, Dans les pénombres bocagères, Et celles pimpantes, légères, Sous la rondeur des crinolines — O les crissantes mandolines, Le râclement vieillot des vielles ! — Toutes celles qui sont passées.

Eblouissant tous les Alcées, Toutes celles qui sont passées, Beaux épis qu'ont rongés les nielles De l'heure et qui gisent plongées.

Dans l'effroi noir des hypogées

Oh! la plainte faible dans les saules Penchés en cercle sur Tonde morne, Dans les branches tremblantes de l'orne. Comme à travers les barreaux des geôles, Dans les feuilles pleurantes du tremble, Le gémissement profond qui semble Sourdre du plus noir de l'eau sanglante Et s'élargir, en sorte que plante, Arbre, roc, onde, tout pleure et tremble !

Mais il passe, sous le couvert des yeuses,

Enlacés et bercés d'un rythme si tendre,

Des amants et des amantes radieuses.

Ils s'en vont, sans rien voir et sans rien entendre

Qu'au long de leurs chevelures la lumière

Et l'ivresse des mots câlins sur leurs bouches.

Ils s'en vont vers la volupté de leurs couches,

Et pas un d'eux n'entend, comme une prière,

La plainte qui s'élève du fond du gouflre ;

Pas une d'elles n'entend le cœur qui souffre,

Et, comme un gueux qui geint derrière les portes,

Va mêlant ses larmes aux larmes des mortes,

Parce qu'il est seul avec ses épouvantes,

Tout seul, parmi l'essaim chantant des vivantes.

Inédit.

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