TOUSSAINT
Le ciel bas, les jardins dépouillés, et les feuilles Mortes jonchant le sol des parcs décolorés. Novembre, lourd linceul aux étés expirés ! 0 Nature, lugubres jours où tu t'endeuilles.
Des glas emplissent l'air d'un morne tintement Qui s'effondre du haut des tours et des coupoles. La foule des vivants aux vastes nécropoles Porte sa souvenance et son recueillement
En ces jours où notre âme aux tristesses se plonge, O vous tous qui dormez côte à côte entassés Dans la fosse commune, ô pauvres trépassés Qui gisez là perdus, c'est à vous que je songe.
D'être ainsi confondus vous êtrs morts deux fois. Et vous êtes plus seuls de dormir pêle-mêle, Sans que de vos passés plus rien ne se révèle, Rien, pas même vos noms sur une croix de bois.
Nul ne prie à genoux sur la tombe anony^me Où notre indifférence a couché vos débris, Et vous êtes, près des sépulcres refleuris, D'éternels oubliés dans le deuil unanime.
Quel horrible destin a, d'un geste brutal. Englouti dans ce trou vos tragiques poussières, Sans linceul et sans croix, au sortir des chaumières. De la prison peut-être ou du noir hôpital?
Et pourtant, parmi vous, il en est qui sans doute Furent jeunes et beaux, triomphants, admirés, Et rêvèrent des paradis démesurés Entrevus par delà l'horizon de la route .
Il en est que l'amour et ses enivrements Ont portés jusqu'au seuil des Edens chimériques. Il en est qu'ont bercés les mensonges lyriques Et le leurre adoré des éternels serments.
Ceux-là furent aimés. Ils ont pris de la vie Ce qu'elle a, nous dit-on, de plus grand, de plus beau, Et, quoique descendus dans l'efiroi du tombeau. Peut-être leur destin vaut-il qu'on les envie.
Quelque ultime rayon peut-être accroche-t-il Un sourire aux parois du cachot infrangible, Peut-être un souvenir de l'étreinte indicible Flotte-t-il dans leur nuit comme un parfum subtil
Mais d'autres ont vécu sans foi, sans espérance, Courbés par la misère et l'incessant labeur, Esclaves de la faim, forçats de la douleur, Et la mort fut pour eux comme une délivrance
Sans habits et sans pain, sans gîte et sans repas, Vivre ne fui pour eux qu'une longue agonie ; Ils ont passé sans bruit, triste foule honnie, Du néant de la vie à celui du trépas
Ceux-ci n'ont-ils pas droit aux revanches futures ? Se peut-il qu'à jamais ils se soient endormis Sans espérer les jours de justice promis A ceux qui n'ont connu que peines et tortures?
Méprisés dans la vie, oubliés dans la mort, Dans le charnier hideux qui leur sert de demeure, O Justice éternelle, attendent-ils ton heure, L'heure du jugement qui punira le fort?
Et ne semble-t-il pas que déjà l'on entende Monter du gouffre d'ombre où leur misère gît Le cri de leur rancune immense qui rugit, Et que de leur caveau la muraille se fende?
Allez-vous donc surgir, tous, les déshérités, Vous, morts, et vous, vivants qu'a tordus la souffrance, Allez-vous, flot roulant la haine et la vengeance, Balayer les orgueils et les iniquités?
Allez-vous déferler enfin, torrent de lave Impitoyable, aux hauts palais étincelants Où les riches subiront, vaincus et tremblants. Le hourra triomphal du pauvre et de l'esclave?
Jours sinistres et grands ! Dans des ruisseaux de sang La Ville trempera sa robe éclaboussée.
Les palais, oscillant sous l'énorme poussée, S'écrouleront aux pieds du Peuple tout-puissant.
Car l'heure doit sonner, humble plèbe anonyme. Où tu pourras bâtir ton temple à la Beauté, Et contempler tes dieux, Justice et Liberté, Dans la réalité de ton rêve sublime.
Leurre, chimère, rien n'a remué. Le vent Effeuille mollement de pâles chrysanthèmes. Nulle voix n'a jeté ces sanglants anathèmes. Parmi les trépassés je suis le seul vivant.
Le cimetière est vide, et je vais, solitaire, Le long des tertres nus et des marbres fleuris, En regardant flotter dans les cieux assombris Le disque désolé de la face lunaire .
Pourtant, comme un lointain tonnerre, des bruits sourd Roulent confusément sur Paris qui sommeille, Et j'écoute, doutant si je rêve ou je veille, L'indécise rumeur qui monte des faubourgs.
(A V Ombre des Marbres).