LA PENDULE
Le vent hurle, ce soir, avec de longs sanglots Et fait tourbillonner la neige de décembre. J'ai le plaisir douillet d'être dans une chambre Bien chaude, que défend l'abri des volets clos.
Une lampe, d'écrans épais emmitouflée, Eclaire faiblement les objets familiers Aux contours vagues, et les angles sont noyés D'ombre tiède, comme une ouate amoncelée.
Rien n'est plus doux (jue cet eflacement discret Des choses dont on sait les présences amies. Et qu'on devine autour de soi comme endormies. Plus tendres d'être ainsi, dans l'intime retrait.
Je suis tout pénétré d'une exquise paresse.
Mon corps clans le fauteuil à l'assoupissement
Propice s'allonge délicieusement,
Et toute la bonté des choses me caresse.
Je fume, je rêve, et, dans l'ombre où tout se fond,
Mes yeux demi-clos et ma pensée embrumée Ne distinguent plus bien si c'est de la fumée Ou des rêves qui s'envolent vers le plafond.
Je voudrais vivre ainsi des heures, des années, Lentement, tièdement, sans penser, sans songer Que le temps court et que je suis un passager Qu'engloutira le flot haineux des destinées.
Et voici que j'entends le bruit, l'horrible bruit
De la pendule, avec son tic-tac implacable
Qui mesure le temps sans hâte, et qui m'accable
De son morne refrain : — L'heure fuit, l'heure fuit... —
Je saisis l'odieux instrument, et je casse Je ne sais quel ressort de ce monstre d'acier. Là! Je n'entendrai plus l'appel du balancier Résonner ironique au fond de ta carcasse !
Je m'apaise. Au fauteuil paresseux je m'étends, Et peu à peu, dans ma muette solitude, Je retrouve ma chère et tiède quiétude Et la sérénité de vivre hors du temps.
Mais tout à coup, là-bas, déchirant le silence
Et violant l'abri de mon intimité,
Une horloge lugubre avec férocité
Annonce : — Il est minuit. Un jour nouveau commence... —
{La Dentelle des heures).
Georges PERIN
Né à Metz, le 1" novembre 1873.
Œuvres : Poèmes, Les Émois Blottis (Bibliothèque de la Plume. J9G2.)La Lisière Blonde (Sansot. 1906). Le Chemin, l'Air qui glisse... (Grasset. 1910).
Prose : L'Expiation (Messein. 1905). Les Rameurs (Grasset. 1911).
Collaboration (poèmes, études critiques ou nouvelles) : La Plume^ Mercure de France, Revue Littéraire de Paris et de Champagne, la Phalange, Pan^ Revue des Lettres et des Arts^ la Grande Revue, Vers et Prose, l'Occident, etc., et au Gil Blas et à Paris- Journal.
A consulter : i. R. Aubert et Marsac : La France contemporaine. G. Apollinaire : La Poésie symboliste. — A Merceread : La Littérature et les Idées nouvelles. — Grautoff. Lyrik in Frankreich.
Iconographie : Touche-à-Tout (15 juin 1911).