AU TOURNANT CLAIR DE LA RIVIERE
Il n'y a qu'une rue ; au bout, c'est la rivière. Car la rue y descend tout droit : et par moment, Suivant encor sous l'eau molle sa trace claire Vers leur doux éternel inaboutissement.
Par groupes, des brebis — de peureuse manière — Y vont boire, dans le calme, docilement.
. . . Oh! devant le petit village qui la garde, La voyez-vous?... Elle se tourne, elle s attarde ; Dans sa grâce mouvementée et libre, elle a Comme, au passage, un coup nonchalant de sa traîne,
La rivière des vais qui s'avance en la plaine Pour arrondir la petite anse que voilà, La rivière des monts qui coule harmonieuse Et reposée, et belle, et largement heureuse, Et qu'au tournant le ciel fête d'un fol éclat.
. . . O vous, quelque passante indécise et pensive,
Vous regardez tout ce paysage joli.
Mais quelque chose rit à travers votre esprit...
Je vois le coin charmant que vos yeux ont choisi :
En face du village, auprès de l'autre rive.
Où se sertit là-bas d'une dorure vive
Le troupeau des beaux petits sables émergeant,
Qui sous le flot chante en douceur, léché d'argent,
... Oui, vous avez raison : c'est là qu'il faut attendre
Le léger rêve blond que vous semblez quérir,
— Pas tout à fait rêve d'amour, dites?... mais tendre.
Qui fleurira dans vous comme un peu de plaisir. ..
. . . Oh ! les mouettes ! les mouettes ! les mouettes ! Vous les voyez aventureuses et quiètes, Ayant tant voyagé jusqu'à ce clair tournant (Où leur baignade preste, eftilée en lumière. Les fait comme s'évaporer de la rivière). Tiédir d'aise au soleil leur caprice en tournant. Vous regardez le vol doux des mouettes blanches, Qui trempe vite, et se renverse dans l'air pur, Des mouettes, comme un peu folles d'être olanches S'éjouant là, s'enveloppant de tout l'azur. — Coup d'aile ici ou là, périlleusement sûr — Leur vertige s'en vient jusqu'à frôler vos hanches. .
Et vous songez, cette minute que voilà. Vous qui vous êtes arrêtée et que j'ignore, Devant le tournant lent où le sable se dore, Et le petit village où tout sourit encore...
Et c'est dans votre cœur aussi comme cela,
... Sous ce songe discret au'à ce coin vous voulûtes.
En vous-même elles ont élargi, les minutes.
Toute une anse rieuse et d'un pareil éclat...
Et les petits bonheurs qu'en l'autrefois vous eûtes,
Allant, venant ainsi, et blancs comme voilà,
Vos blancs bonheurs d'enfant, remontent jusque là..
(Les Emois Blottis)