CALME
Le doux temps! le doux joli temps !
Une barque laisse un sillage D'opale sur le rose étang.
Un fil d'opale, mince et calme...
Et ce long rêve, long, se tend, Glisse à travers tout ce couchant Pour joindre les deux bouts des âges.
Rien ne s'efTace qu'à regret.
Il n'est point de choses nouvelles, O toi qui reprends et parfais Le songe que tu fis la veille !
Que s'indécise un peu l'effet; Et voilà : ta joie et ta peine Demeureront presque les mômes...
Et que veux-tu donc qu'il advienne?...
0 toi qui regardes, pourquoi Se hâter en face de toi?
On sait de tendresviolettes Que rhorizon, là-bas, apprête.
Tout est sûr et se risque à peine; Tout est presque fixe et s'agite ; Tout s'ébranle et reste, et palpite De belle assurance lointaine.
Vaut-il pas mieux que ce couchant Attende et tremble encor longtemps?...
Le doux temps ! le doux joli temps !
Toi qui te cherches à cette heure En ta volonté éblouie, Es-tu pas grand comme la vie D'être là, sans hâte en ton cœur?
{Le Chemin, VAir qui glisse).
Jean ROYÈRE
Né à Aix en Provence, le 4 juin 1871,
Il se destina d'abord à l'enseignement et s'aventura quelque temps dans la politique. Il fut môme candidat à la députation, à Aix, en
Délaissant la politique pour la poésie et abandonnant l'Université, sans esprit de retour, il donna à Vanier un premier livre de vers, en 1898.
En 1904, parurent les Eurythmies, chez Messein, et cette plaquette fut cause que M. Jean Royère, qui s'était lié avec René Ghil, dirigea les Écrits pour VArt (deuxième série) du 15 mars 1904 au 15 février 1905. Il y publia des poèmes et des articles « d'esthétique métaphysique. » Parmi les collaborateurs des Écrits pour VArt, deuxième série, il convient de citer : MM. René Ghil, Robert Randau, John-Antoine Nau^ F. T. Marinetti ; Eshmer-Valdor (Alexandre Mercereau), Sadia Lévy, Pelletier, Victor Litschlousse, Vurgey, Edgar Baës, etc.
Cinq mois après la disparition des Écrits pour VArt, M. Jean Royère fonda Za P/ia^ang'e, le 15 juillet 1906. Dès ses premiers numéros, la revue montra qu'elle reprenait, en l'élargissant, la ^ tradition de la poésie et de l'art symbolistes. Les maîtres, de la \ Génération de 1885^ Verhacren, Vielé-GrifTrin, Henri de Régnier, i' Stuart Merrill, Gustave Kahn, etc., y affirmèrent la vitalité d'une poésie en butte alors à une réaction passionnée, et s'y rencontrèrent avec des poètes plus jeunes : John-Antoine Nau, Francis Jammes, Paul Claudel, André Gide, Georges Périn, Louis Mandin, Guy Lavaud, Jules Ranciers, André Spire, Charles Vildrac, etc. Une critique combative soutint ce groupement et réussit à imposer à nouveau un art, déclaré suranné, et une esthétique prétendue caduque. M. Jean Royère se dévoua personnellement à cette
tâche, y sacrifiant presque sa propre production. Après plusieurs années de luttes, La phalange a fait les voies nettes aux jeunc^ artistes. Son rôle, dans l'histoire littéraire de ce temps, app;iraîtra,un jou r, co nsidérable .
M. Jean Royère y manifeste une production criliiiuc intense, coupée de temps à autre par un court poème. Il pubHa, en 1907, Sœur de Narcisse nue et, depuis, une douzaine de pièces, amorce d'un nouveau recueil Narcisse rêve..., qui parurent à La Phalange et que nous reproduisons ici.
A consulter : Walch, Anthologie des Poètes français contemporains; Otto Grautoff, Lyrikin Frankreich; Parmentilr, Anthologie-critique .
EURYTHMIES
Une larme point dérobée Aux flots qui n'ont pas de sanglots Regarde vainement ces flots Vert-or, manteau de scarabée.
Sous la nue étroite et livide Collant son visage aux hublots Et de la chair d'azur fluide...
Du rythme en cet espoir falot? — Pauvre cœur! filtre tes pavots Dans l'alambic horreur du çide!
La caresse du soir sur ce marbre fantôme, Atome inhabité frôlant d'autres atomes, Neige, pour une nuque ironique à souhait, Dans le nonchaloir que le crépuscule fait Peser sur le ciel gris qui de l'azur se gare Et tourne au noir I C'est la mélancolique gare Où s'embarque, au déclin de l'arrière-clarté, Le soir espoir humain veuf de son entité.
Une Aube encore un peu tremblante de rosée, Heure mélancolique ou d'azur irisée, Et — pourquoi pas? — un soir de safran et d'extase, Dans les sentiers où rien que l'enfance qui jase, Avec vos yeux d'angoisse et votre âme d'Orphée Ne vous verrai-je pas une moderne fée, Assise au pied des lis, les tempes couronnées. Filer cet écheveau d'images surannées Pour en parer les mains d'une aïeule jaunie, Ogivale, au rêver d'une obscure atonie.
Franges des jours, aubes, pieusement Dans un tiroir balsamique rangées, Tissus choyés pour l'assoupissement Des fronts dévots qu'éclairent doucement Les vitraux roux aux flammes allongées, Dans un soupir téméraire et béat Je tends la langue aux riantes hosties Que, sous le dais d'un ciel jaune et lilas. Vous dispensiez à l'âme de là-bas.
Petites sœurs des blanches sacristies !
Une aurore-clarté dans les ombres diffuse
Pour l'image plus glauque et plus lente des lis
S'offre sourire-joie au cortège des Muses
Diaphane qu'attriste un rose enseveli
Dans le gris allongé de l'azur pâle encore...
Çà et là les soupirs-rôves de la mandore
Des rougeurs que les cieux traînent incessamment
Pleurent le sang métaphorique et les calices
Des lis, las de servir de symbole aux amants,
Des larmes du matin essorant les délices,
Se gorgent de rosée emblème en se pâmant.
Moins l'azur dans le flot s'enchante et se marie Que mon rôve au vôtre s'incarne,
Belle rive dormante, où ne me contrarie Quand l'œil se colle à la lucarne Ni le regret d'aimer proche la berge amène La déesse rieuse aux contours indécis Que la brise indolente éparpille et ramène, Sœur du lis écarlate et du jaune souci, Ni de votre tiédeur me sentir engourdi. Laiteuse chair, qui pâme à mes lèvres fanées Au refleurissement des roses surannées.
C'est de Thiver en plein midi Que ces yeux au brusque miroir.
D'un cerne bleuâtre agrandi, Avec défense de s'y voir Autrement que faune rangé De tous les péchés capitaux, Ou clown tombant de ses tréteaux Aux pieds de madame Sapho Sous l'écran d'un ciel orangé!
Avec le midi des caprices En chèvrefeuilles tortillés J'ai fait vos yeux ensoleillés, Yeux de faunesses que tu plisses Rut délicat des jours d'été.
Quoi! cependant que j'y étais.
Je n'aurais pas au long des cuisses Grimaçantes des déités Fleuri de spasme entêtés Les cheveux pâles des narcisses?...
Et tisonné pour le réveil Tes pauvres feux toujours pareils !
Derrière ce ciel de métal Cherche les brumes en allées De ton calvaire horizontal, Les brumes d'or, gouttes perlées...
— Tant de soleils, de soleils nus Sur la tunique de Vénus ! — Ton âme passe, plus d'automne, De printemps, regarde I Personne I Arbres en pleurs et jours en di La Douleur seule a reverdi.
Si proches vos regards en l'azur si lointain Que je ne puis pas voir l'aube spirituelle Fluer sur cette aurore, et le miroir sans tain
De votre présence réelle, — Aurore fugitive au geste indifférent — Me renvoyer la flamme invisible qu'attend, Pour luire à l'unisson du Ciel et du village, Mon âme encor fermée au sens du paysage .
Neigeuse volupté, sous la lune si tendre Du crépuscule encore un peu vif pour entendre Dans le rose soyeux d'un ciel à falbalas Les soupirs maniérés de ce cœui> déjà las De peigner pour la dent féroce d'Hyrcanie Les agneaux dérobés au bercail de Junie, Vers ce Sylvain Glilandre et ce Faune Damis, Passant les rêves flous et mièvres au tamis Du désir qui dans l'eau de la vasque rougeoie Je mènerai ta chair inconstante et ta joie !
Naïve, comme une aube enfantine où festonne, Verte et rose déjà, sous le regard atone Du petit jour la fétc au village en bandeaux — Une petite vieille entr'ouvrc ses rideaux Aux gnomes sautillants d'un rayon minuscule - Mon âme, en ce présent passante ridicule. Insensible aux brocards du crépuscule aigri, Rêve paisiblement sous un ciel rabougri.
A Charles-Adolphe Cantaciizène.
Le blême azur qui dort aux prunelles de marbre, Dans vos yeux d'or mussif, regarde, comme un arbre. Vers ce passé lointain où même une clarté Ne se distingue pas de son obscurité — Entre les pavés gris une mousse si fruste. Et mon hœccéité! — Mais pensais-je, vétusté. Devant ce bloc penaud qu'illustre un piédestal, Dans une pauvre cour sans phare ni cnenal, Au lointain frémissant d'une cloche qui tinte, Voir palpiter si loin tant de candeur éteinte !
L'Hier de cet azur éphémère pâli Sous le reflet latent des prunelles éteintes Serait-ce ce halo de jour enseveli Derrière les clartés où déferlent les teintes Dans le prisme usurpé de ce soir que tu vois, Gemme des yeux qu'effleure en fugaces étreintes Je ne sais quel écho de formes et de voix, Jusqu'à ce que la main de la Nuit tard venue Balance sur le front de ces ifs crénelés Dans le vaste préau des cieux démantelés L'homicide clarté d'une lune ingénue.
Une fontaine au gré des heures pâlissantes Où se mirent, candeur, mille clartés décentes, Evanouissement du tremble dans l'azur, Sera notre clepsydre à dater sur l'impur Ecoulement du temps les jours où nous vécûmes, Gomme au gouffre des flots surnage un peu d'écume.
A. Th. D. Cerkez.
Dans le flot qui chante et moutonne J'entends son appel monotone.
Le vent, enchaînant les rameaux, Découvre sa force aux ormeaux.
Nuit, de l'azur le dernier tome, Serait-ce pas toi son fantôme?...
Mais rien, dites, dans mon cœur seul, Même un lambeau de son linceul... ?
Poursuivons — tu le veux — ce rêve d'améthyste
Parmi le ciel sanguinolent !
Hors le myrte et le flot que nulle âme n'attriste
Rien n'agite un suaire blanc .
En nos cœurs tout de marbre où je veux que se mire L'azur blême du soir épanoui sur nous Peut-être une cité, Babylone ou Palmyre, Composera ce baume où défaille l'époux ! Mais si l'onde et la fleur sont à ce point fragiles D'une chair plus vivante abhorrant le remous Va, n'allons pas chercher à disjoindre l'argile I
Suêteuse — au seuil de l'ombre idolâtre et profane ù s'enroule, luxure, un corps de courtisane Egyptienne aux rais d'Ammon inapaisé De flammèches criblant le fard lourd de baisers Jusqu'à ce que le rut du nard et du cinamme Sourde des reins repus au marché de Pergame — Vos yeux vrillent le beau silence hypnotisé I Mais où la serpe d'or de nos regards croisés. Ivre de l'Ombre éteinte en cette ûme fragile, Ira- t-elle couper le rameau de Virgile?
Le Soir si pâle au gré de la Nuit dense, Fui la rosace où rêvent d'autres yeux, S'efface, gris renversé des nuances, Vers les cyprès du rond-point otieux Dont l'ombre encore allongée et verdâtre
Bronze le stupre au mur presque éboulé Du Sang si vieux qu'il écaille le plâtre. Grotesques trous d'un concombre fêlé Parles carreaux de minuit qui grimace, Bave, et ces chairs gluantes de limace Sur l'abricot velouté du baiser, Ricanera, blafarde, cette face Jusqu'au fini de me désabuser?
Le front sur la cendre des morts Quand dans la chair des lis tu bouges, Pourrais-je, moi, sans un remords.
Azurer les pétales rouges?
Céans c'est le jardin d'un silence trop beau Pour être vrai : duchesse errant au crépuscule, Riche de ce parterre et qu'on fête au flambeau, Votre Garden-party^ ce soir, est ridicule. L'heure approche,... à quoi bon cet anneau de Gygès Qui semble ici requis des invités de marque Pour regarder fleurir un bouquet d'aloès. Et jouer au Nocher en peine d'une barque?
Lumière ou s'enveloppe un jour atténué D'aube frêle attardée au couchant qu'étiole Je ne sais quoi de rare encore et de muré
Dans les ifs d'une nécropole — Le solitaire effroi de la cendre mué En espoir ingénu paré d'azur frivole — Ou Nuit, nuit qui s'étend sur tous ces yeux fermés, Passé superposé sous la pierre tombale.
Dis-nous, cœur ironique au vivre accoutumé, Quelle énigme te plut de ce Sphinx bicéphale?
L'ombre des pins mouvant sur cette ombre dallée, Hyménéale, unit à la vie en allée
Le souffle de la vie actuelle. .. la voie Prolonge sous l'azur le dessin d'une joie Devinée à travers les voiles dans l'église Au jour cru des ciseaux sur la nuque d'Elise, La Voie où nous allons, chère âme, vous et moi, Devant la mort majestueuse, front de roi, Qui, tandis que nos cœurs s'essorent en prière, Nous regarde passer avec ses yeux de pierre !
Sous l'yeuse, où se traîne un jour décoloré, Cherche, ô silencieux, quelque ri^e hagarde : La brise au roc poli qu'un doigt fantôme garde Le reflet pâlissant du ciel transfiguré.
{Eurythmies).