‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 107 sur 171 · RACHEL · texte numérisé non relu

RACHEL

La nature a doté M"e Rachel de tous les dons que réclame une bonne exécution. Sa voix a du volume, de la puisBance: elle est susceptible d'inflexions très diverses, elle sait exprimer la fureur sans prendre un ton criard. Aucun vice de prononciation : les lèvres, la bouche sont le plus heureusement coû-

formées pour une belle et parfaite articulation. Il existe entre le bout de l'oreille bien pliée, petite, charmante, et la saillie de Tépaule une harmonieuse distance; tous les mouvements de la tète y gagnent de l'élégance et de la dignité. La taille est souple, élancée, un peu au-dessus de la médiocre. On a remarqué que, depuis ses débuts, depuis son existence heureuse, M^l® Rachel a beaucoup grandi, même encore après plus de vingt ans accomplis. Les pieds et les mains sont finement attachés; la démarche est noble et fière. La poitrine seule est étroite et pauvre. Voyez à la ville M^^^ Rachel, au milieu de jeunes femmes même distinguées ; elle s'en détache par la dignité naturelle de ses allures. Incessu patuit dea. Il lui serait impossible de faire un mouvement, de prendre une pose, une attitude qui fût gauche et maladroite. Elle se drape avec un art merveilleux; au théâtre, elle a fait preuve d'études intelligentes de la statuaire antique.

Sa physionomie tragique sait exprimer le désespoir, la haine, la fierté, l'ironie et le dédain, — le dédain, cette arme d'un effet aussi puissant dans l'art théâtral que dans l'art oratoire.

Nous ne faisons pas ici œuvre de flatteur et de courtisan, nous discutons avec équité un talent sérieux. Eh bien, nous ne craignons pas de le dire, à force d'art, de charme et d'adresse, Mll° Rachel supplée à une grande qualité qui lui manque peutêtre. Ou pourrait lui demander dans quelques-uns de ses rôles plus de sensibilité; elle donne de la rie à la parole, au regard, au geste, dans l'expression des passions violentes, mais le cœur sait moins bien exprimer et peindre la tendresse et Tamour. Tout le talent de l'artiste échoue souvent à traduire les douleurs de Tâme. Dans ce jeu tragique, les dou' leurs de l'àme deviennent des douleurs physiques, £t, alors, elle saccade son débit, prend des temps.

pousse des cris, s'agite et se débat convulsivement. Tout ce qui vient du cœur se dit plus profondément, plus simplement. M^^ Rachel étonne, charme, émeut, par une diction qui ne manque ni dampleur ni de grandeur; elle fait naître dans ses récits étudiés l'espérance d'une sensibilité communicative, d'un attendrissement profond et infini, mais elle reste quelquefois en chemin ; après avoir entraîné et comme suspendu l'auditoire, elle lelaisse sans illusions ; son talent s'empare alors des intelligences sans éîreindre le cœur; il ne pénètre pas jusque-là.

.... Son jugement, son expérience du théâtre, son ■esprit fin et pénétrant la rendent très susceptible de progrès; elle a toujours joué tous ses rôles mieux la seconde fois que la première; elle a souvent créé des effets nouveaux. Je citerai surtout la scène du fauteuil dans le quatrième acte à' Horace. Sa pantomime, lorsqu'elle apprend la mort de son amant, est d'un grand effet scénique ; mais elle excite plutôt -encore dans cette situation la terreur que les larmes. Je tiens d'ailleurs de Mli° Rachel elle-même que ce iai à son état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens d'exécution de cette pantomime : •elle venait d'être soignée; elle ne fît que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les menaces douloureuses de syncope qu'elle en éprouva.

... Il nous reste à étudier ici, avec la réserve la plus craintive, avec toutes les délicatesses du langage le plus contenu et le plus timide, la femme séduisante et singulière que, dans de longues et amicales relations, j'ai pu observer de près, en même temps que je suivais les destinées du talent de l'artiste.

J'ai eu souvent l'honneur de faire asseoir à ma table M"« Rachel, au milieu d'hommes distingués de ce temps-ci : la jeune artiste, de l'air le plus naturel, ee montrait grande dame et faisait preuve de toutes

les qualités d'esprit habiles à subjuguer même des hommes supérieurs, qualités rares que possédaient surtout certaines femmes du dernier siècle dont les salons furent illustrés par l'assiduité des noms les plus célèbres.

Comme Célimèue, M^l^ Rachel a fait politique de plaire à tous. Ses gracieuses aventures, ses aimables coquetteries, ne reconnaissent aucune nuance de position, de fortune ni d'importance. Si, dans le coin d'un salon, se cache par modestie ou par timidité un inconnu dédaigné, la Céliraène tragique, pour celui-là, sera tout soin, tout empressement, tout attrait. On dirait que, comme le prince dont parle Saint-Simon, elle « tâche de plaire au cordonnier au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d'Etat, au grand seigneur, au général d'armée, «t si naturellement que le succès est certain ». Disons vite que ce désir de plaire et de séduire est pour Mil® Rachel presque une nécessité de position: <îlle convoite les applaudissements des galeries et des amphithéâtres aussi bien que les applaudissements des avant-scènes et des premières loges. Son esprit vif et brillant, ses reparties promptes, plaisantes, jamais blessantes, se gardent bien, cependant, de trop se montrer et de prendre trop de place : jamais je ne vis tant d'art caché sous une réserve de si bon goût. M. le comte Mole, rencontrant M"* Rachel chez moi, lui dit, avec cette bonne grâce qu'on lui connaît: « Vous avez, madame, sauvé la langue française. » M'^* Rachel répondit par le plus respectueux salut, et, se tournant vers moi : « C'est bien heureux, me dit-elle, ue l'ayant jamais apprise. » Elle repoussait ainsi modestement une louange an peu exagérée par un aveu qui manquait d'exactitude.

P'orte de cette philosophie que donnent surtout les fortunes les plus diverses et les plus contraires.

Mil" Rachel ne s'enorgueillit, ne s'étonne de rien. Dans ses premières années de début, elle ne se montrait jamais plus gaie, plus charmante fille que lorsqu'elle venait d'être comblée par le public d'applaurdissements, de fleurs et de couronnes méritées. Elle se reposait avec bien-être dans une familière intimité de toutes les fatigues de la scène, de tout le bruit du triomphe. Revenant un soir de Windsor, où elle avait dit des vers devant la reine d'Angleterre, encore étourdie de tous les éloges, de toutes les tendresses de cour, elle s'écria, en rentrant au logis et en se jetant sur un fauteuil : « Ah! mes chers amis, que j'ai besoin de m encanailler ! » Les esprits élevés sont bientôt à bout d'honneurs mondains. Que j'ai passé de charmantes heures avec la jeune tragédienne dans son bon temps, alors insouciante et rieuse, se prenant d'une fièvre de joie qui durait cinq minutes pour la moindre nouveauté, pour le moindre hochet, distinguant à peine, dans l'ignorance de son esprit et de son cœur, le bien et le mal... Rien de plus mobile, de plus changeant que ce caractère et cet esprit tournant à tous vents; c'est tour à tour la folie, la sagesse, la tristesse ou la joie de vivre, le fou rire ou les larmes.

... Ne traitez pas M^^^ Rachel de femme dangereuse, au cœur méchant; elle met presque toujours autant de bonne grâce à réparer ses torts qu'elle éprouve quelquefois de malin plaisir à s'en rendre coupable. Cependant, soyez défiant, ne laissez pas votre cœur s'enflammer à l'explosion soudaine des coquetteries et des tendresses dont la tragédienne se plaît, par caprice, à étourdir le premier venu : elle ne se souviendra pas le lendemain de ses paroles engageantes, de ses avances de la veille; elle se rit des passions qu'elle inspire.

On a plus d'une fois accusé M'^^ Rachel de cupidité; chez elle, excès de prodigalités, excès de petits

calculs et d'habiles économies se succèdent et se remplacent; dans son laisser-aller elle veut parfois vous donner tout ce qu'elle possède, elle vous apporte à domicile d'inattendus présents; mais, dans ses distractions amicales, elle serait peut-être tentée, peu de jours après, de vous reprendre plus qu'elle ne vous aurait donné. Tous les contrastes se produisent chez cette changeante nature : bienveillance prodiî^ue et esprit d'aflaires, dévouement d'ange et malice de démon, nature fiévreuse qui veut tout épuiser, qui veut abuser de tout, qui ne croit pas à l'avenir, ni aux rides, ni à l'adversité... A côté de quelques mauvais sentiments qu'elle réprime, restes impurs d'une vie errante à travers d'épaisses broussailles et de pernicieux marais, on trouve en elle de nobles instincts, le sentiment des grandes et belles choses, une passion ardente pour les plaisirs de l'esprit, une intelligence supérieure, toutes les séductions d'une élégance et d'une distinction naturelles. On devient presque son ennemi dès qu'on ne la voit plus; on la retrouve charmante et avec joie, lorsque, comme l'enfant prodigue, elle revient au logis. Absente, oa ne se souvient plus que de ses iautes, qu'on appelle des crimes; présente, on est vaincu par ses rares qualités, par ses ravissantes coquetterie».

... Malgré tous les bruits presque périodiques de démission, je n'ai jamais cru à une retraite prématulée deM'i* Rachel. Elle n'existe que par le théâtre, ne pour le théâtre; il lui faut pour vivre le feu de .1 rampe, un souffleur, de beaux vers à réciter, de violentes passions à exprimer, un ministre à séduire, un directeur de théâtre à dominer, à inquiéter; il lui faut surtout le bruit et l'ivresse des applaudissements.

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