HISTOIRE VERIDIQUE DU CANARD
Il ne s'agit point ici du canard privé ni même du. canard sauvage, — ceux-là n'intéressent que M. de IjufTon et Griraod de la Reynière. — Notre siècle en connaît d'autres que l'on ne consomme, que l'on ne dévore que par les yeux ou par les oreilles, et qui n'en sont pas moins l'aliment quotidien d'une loule d'honnêtes gens.
Le canard est né rue de Jérusalem : il s'élance chaque matin des bureaux de M. Rossignol, — et prend sa volée sur la capitale, sous la forme légère d'un morceau de papier grisâtre : « Voilà ce qui vient de paraître! » Entendez-vous ces cris rauques qui fendent l'air? Reconnaissez-vous ces bipèdes au. pas tortueux qui suivent, le long des rues, la ligne du ruisseau? Voici l'origine du nom : tâchons d'apprécier la chose.
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Le « canard » est une nouvelle quelquefois vraie, toujours exagérée, souvent fausse. Ce sont les détails d'un horrible assassinat, illustré parfois de gravures d'un style naïf; c'est un désastre, un phénomène, une aventure extraordinaire. On paye cinq centimes, et on est volé. Heureux encore ceux dont L'esprit plus simple peut conserver l'illusion!
Le canard remonte à la plus haute antiquité. Il est la clef de l'hiéroglyphe, le verbe de ses phrases énigmatiques. Les histoires de tous les peuples ont eommencé par des canards.
Le canard est la base des religions.
Les anciens nous en ont légué de sublimes ; nous «n transmettons encore de fort beaux à nos neveux. Hérodote et Pline sont inimitables sur ce point : Fun a inventé les hommes sans tête, l'autre a vu des hommes à queue. Selon Fourier, l'homme parfait aura une trompe.
Laissons de côté la mythologie. Nous devons à FEcriture l'ixion et le griffon. Voltaire n'a jamais pu réussir à se représenter l'ixion, dont la chair était ^fendue aux Hébreux. Mais les géologues modérâtes ont donné raison à la Bible. Ceci est le canard fossile, protégé par la science, et qui a encore un bel avenir. Mais qui égalera jamais l'histoire du jK)isson-évêque, péché dans la Baltique, qui fut présenté au pape et lui parla latin?
Les navigations antérieures au xvie siècle en ont rapporté bien d'autres : sans compter l'Eldorado, le poisson Kraken, qu'on prenait pour une île flottante ; le dragon de Rhodes et le serpent de mer, tel qu'il a. été vu par M. Jacques Arago.
Par ce dernier, le roi des canards, une sorte de li-ansition pour arriver aux temps modernes.
Il fut encore une époque où les journaux n'étaient fus inventés, quoiqu'on eût déjà trouvé la poudre •t l'imprimerie. Alors le canard tenait lieu de jour-
naux. La politique avait peu d'intérêt pour les habitants des villages et des campagnes; l'hydre de l'anarchie, le vaisseau de l'Etat, l'ouragan populaire n'étaient pas encore capables d'émouvoir ces attentions ignorantes ; elles se portaient plus agréablemeot sur des fictions moins académiques. Le loup-garou, le moine bourru, la bête du Gévaudan, tels étaient les sujets principaux que la gravure, la légende et la complainte se chargèrent d'immortaliser.
Ceci est du Louis XV; mais déjà le sieur Renaadot avait fondé la Gazette de France, et le sieur Visé le Mercure galant : le canard allait avoir un domicile fixe... le journalisme était créé!
Le premier canard répandu par les journaux a été la dent d'or. Un enfant était né avec une dent d'or,le fait fut constaté, prouvé, étudié par les académies; on publia les mémoires pour et contre. — Plus tard il fut reconnu que la dent était seulement plaquée^ mais personne ne voulut croire à cette explication.
Il y eut encore l'accouchement phénoménal d'une comtesse de Hollande mère de trois cents eufaota qui furent tous baptisés.
Les journaux ofliciels s'augmentèrent peu pendant le xviii* siècle. Le Journal de Trévoux, le Journal des Savants semèrent force canards scientifiques dans la société d'alors ; les Mémoires secret» de Collé et le recueil de Bachaumont ne négligeaient pas non plus ce sous- genre intéressant.
La Révolution avait le culte du vrai. Le canard eût été dangereux à cette époque, on le garda pour des temps meilleurs.
L'Empire en avait beaucoup connu (des canards) le long des temples de Karnac, sur les obélisques et généralement dans les pays étrangers... La grande armée en rapportait quelquefois dans ses foyers, mais en admettait extrèmemeat peu dans ses leotures.
Il était donné à la Restauration de réinstaller le canard dans la publicité parisienne. Le premier et le plus beau après 1815 fut la femme à la tète de mort.
Cette créature bizarre avait, du reste, un corps superbe et deux ou trois millions de dot.
Les journaux donnaient son adresse, mais elle ne recevait pas. On se tuait à sa porte, on soupirait sous ses fenêtres, on attaquait en vers et en prose ses millions de dot. Plusieurs devinrent sérieusement amoureux et la demandèrent sans dot, pour ellemême. — Un Anglais l'enleva enfin et fut très désappointé de trouver, au lieu d'une tête de mort, une figure assez jolie, qui avait spéculé sur une réputation de laideur pour se faire trouver charmante. — O laideur!
Qui ne se souvient encore de l'invalide à la tête de bois ?
Les journaux se multiplièrent... le Canard s'agrandit; le Constitutionnel, le Courrier et les Débats étaient encore bien petits cependant.
Mais dans l'intervalle des sessions, durant des -longs mois de vacances politiques et judiciaires, ils sentirent le besoin de donner à la curiosité un élément capable de soutenir l'abonnement compromis. Ce fut alors que l'on vit reparaître triomphalement le grand serpent de mer oublié depuis le moyen âge et les voyages de Marco Polo, — auquel ou ne tarda pas à adjoindre la grande et véritable araignée de mer, qui tendait ses toiles aux vaisseaux et dont un lieutenant portugais coupa vaillamment à coups de hache une patte monstrueuse qui fut rapportée à Lisbonne.
Ajoutez à cela une collection intéressante de centenaires et de bicentenaires, de veaux à deux têtes, d'accouchements bizarres et autres canetons de petits jours.
Quelques-uns avaient une teinte politique : tel était le baleou sous-mariu destiné à tirer Napoléon de son île; puis le soldat de l'Empire échappé de la Sibérie qni se mettait en marche généralement vers le mois de septembre.
D'autres avaient rapport aux arts on à la science : ainsi l'araignée dilettante, les pluies de têtards, un Anghiis couvant des œuf» de canard, — par alfection pour leur mère, — le crapaud trouvé dans un mur ijùti depuis plusieurs siècles, et autres qui ont fait le charme de notre enfance constitutionnelle.
N'oublions pas que les journaux n'avaient alors que deux colonnes : leur agrandissement fut marqué presque à la ibis par les histoires de Clara Vandel, de Gaspard Hauser et du brigand Schubry.
On ne pouvait aller plus haut en fait d'intérêt sérieux : notez que jusqu'alors tout le monde croyait au canard, même celui qui l'écrivait. Le premier qui inventa le canard ironique fut un ennemi des portiers. Il paraît avoir eu à se plaindre d'un de ces : )nctionnaires. Sa vengeance fut atroce; il déposa i note suivante dans la boite d'un journal : « Un ébéniste du faubourg Saint-Antoine, en débitant un bloc d'acajou, a trouvé dans l'intérieur un space vide occupé par un serpent qui paraissait iigourdi et qu'on est parvenu à ranimer... Le seront et le tronc d'acajou sont visibles rue de la Ko. juelte, n»... Le concierge de la maison se fera un vrai plaisir de les montrer aux curieux. »
Celle rayslincation, renouvelée depuis sous d'au-
tre8formcs,eut des -uites terribles : le portier, aifolc
par l'insistance quotidienne des visiteurs et surtout
lie quelques Anglai', qui le soupçonnaient de leur
1 cher le serpent par un sentiment de haine nationale,
iiit, dit-on, par attenter à ses jours. Nous avons
lit connaissance avec la négresse Cécily, rivale de
. l'I* Mars dans la comédie; la femme corsaire; la
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chute des rochers du Niagara; les habitants de la ktne; la découverte à Nérac des bas-celiefs de Té- Iricus, roi des Gaules. Ces derniers, qui furent le «njet d'une foule de dissertations académiques, étaient, comme on le sait, l'ouvrage d'un ouvrier Titriep gascon qui les avait enterrés et qui se fit eoitnaître quand l'Institut se fut prononcé favorablement sur l'antiquité de ces morceaux. •
Le canard fut souvent un moyen ministériel pour détourner l'attention d'une question compromettante ou d'un budget monstrueux.
"^yxus voyez que cela continue à tourner dans le cercle des mystifications. Sous ce rapport, la province sembla un instant détrôner Paris. Le Sémaphore de Marseille inventa les corsaires du Rhône. Ces forbans, venus de la Méditerranée, avaient pu remonter jusqu'à Beaucaire et avaient enlevé toutes les vierges de la ville pour le service du pacha de iSégrepont.
C'était à l'époque des Orientales. Paris fut épou- Taalé. Le ministre de l'intérieur écrivit à Nîmes : il réprimanda le préfet, qui écrivit à son tour au proeoreur du roi de Tarascon, lui demandant ce qu'il faisait en présence de tels événements. Ce dernier »e transporta sur les lieux en traversant le Rhône, apprit la fausseté de la nouvelle, et répondit que jamais les corsaires n'avaient osé enlever des vierges à Beaucaire, et même qu'on doutait qu'il y en eût. Le préfet se hâta de rassurer Paris, qui ne s'en tint pas plus en garde contre les nouvelles du Sémaphore.
C'est à Méry qu'il faut entendre raconter l'histoire du duel de Mascrédati et de Nuff, deux illusiTes savants italiens qui sont maintenant dans toutes les biographies et qui n'ont jamais existé, et celle de l'orpheline Juliah, qui, il y a quelques mois, tint Flaria en haleine et Puaivers en émoi.
Dans cette immense hoax méridional, toute une province fut complice de son journal favori. Les Marseillais de Paris s'entendaient pour nous raysliGer. les autres écrivaient des lettres pour ajouter à notre anxiété.
On sait qu'il avait été constaté à Marseille par un congrès de savants que Juliah ne parlait aucune langue connue.
Mais voici où Paris reconquit sa supériorité.
a Vous dites, fut-il répondu aux descendants des Phocéens, que Juliah ne parle aucune langue con- Doe à Marseille? Mais peut-être est-ce simplement qu'elle parle le français. »
Le Sémaphore n'a point répliqué. Au fond, si quelquefois le canard naît en province, reconnaissons qu'il ne peut exister qu'à Paris : c'est de là qu'il part, c'est là qu'il revient, sous une forme nouvelle, après avoir fait le tour du monde. Mais ce qui est étrange, c'est que le canard, fruit de l'accouplement du paradoxe et de la fantaisie, finit toujours par se trouver vrai. — Schiller a écrit que, Colomb ayant rêvé l'Amérique, Dieu avait fait sorî'r des eaux cette terre nouvelle, afin que le génie
' fût point convaincu de mensonge. — Tout génie
part, on peut dire que l'homme n'invente rien qui .t.- soit produit ou ne se produise dans un temps donné.
Un journal avait invente une petite fille qui portait inscrite autour de ses prunelles cette légende : « Napoléon empereur. » Trois ans après , cette
ifanl était visible sur le boulevard, nous l'avons
lie. Gaspard Hauser et le brigand Shubry sont devenus célèbres et réels à force d'être inventés. — Les poètes anciens ont cru imaginer le dragon, ^L Brongniart en a retrouvé les ossements à Montmartre et l'appelle ptérodactyle. On croyait le dauphin fabuleux : des naturalistes italiens viennent
d'en retrouver un squelette entier dans une gorge des Apennins. On a douté de la sirène antique : peu de gens savent qu'il en existe trois, conservées sous verre, au musée royal de la Haye, sous le n» 449, et pêchées par les Hollandais dans les mers de Java.
Vous verrez qu'à force de percer la terre avec des outils Mulot, l'on découvrira dans son intérieur la planète Nazar, éclairée d'un soleil souterrain, magnifique canard inventé au xvi^ siècle par Nicolas Kleinius dans son Iter suhterraneum.
Après tout, celte planète Nazar existe sans doute et doit être tout bonnement l'enfer... Mais Flammèche le sait mieux que nous! C'est un canard suprême, il n'y a rien au delà.