LES BAINS FROIDS
Pour celui qui, dans les habitudes et les affections d'une grande cité, ne cherche pas seulement le côté plaisant ou l'aspect ridicule, chaque sympathie, chaque inclination, môme celles qui étonnent le plus, ont des causes originelles et nécessaires. En remontant avec rapidité et avec franchise le cours des âges, on voit chaque coutume et chaque penchant naître naturellement des faits, presque toujours avec sagesse. Le temps, qui altère tout ce qu'it n'améliore pas, met souvent, il est vrai, la folie» l'extravagance, la manie et la déraison à la place de ce qui était d'abord régulier et sensé!
Le Parisien aime la Seine comme le Vénitien aime l'Adriatique. L'enfant de Paris, s'il le pouvait, ferait de son fleuve une mer. Que de fois il a sérieusement rêvé ce prodige! Aussi, comme il traite gravement toutes ses relations avec la Seine! Il a ses ports, ses canaux, sa flotte et sa population maritime, sa navigation, un commerce immense, ses trains flottants et ses pyroscaphes : voilà pour ses intérêts, pour son travail et pour son bien-être. Sur ce chemin qui monte en traversant Paris, comme eût dit rasfal, la ville voit se presser, à l'entrée du fleuve,.
les denrées des plus riches provinces; à sa sortie affluent toutes les productions du monde. On a parlé des eaux qui roulaient de l'or; l'industrie a chargé d'or le sable de nos rives.
Pour ses plaisirs, Paris a sa flottille, svelte, élégante, légère et pavoisée ; les rivoyeurs et les canotiers sont assurément de nature plaisante ; il est sans doute difiicile de ne pas rire de l'importance nautique dont ils affublent leur personne, leurs mœurs et leur langage ; c'est le carnaval sur l'eau. Cependant, sans trop d'efforts, on peut retrouver dans cette fantaisie, poussée jusqu'au burlesque, les traces de l'instinct primitif et des premières amours des rives du fleuve.
Le canotier de la Seine est rigoureux dans son costume ; il porte la salopète, cotillon de grosse toile à torchon; la salopète ne se lave pas, chaque tache lui est un honneur; le bourgeron de laine, la
ireuse et le toquet bordé de couleurs écossaises iichèvent l'ajustement. Le langage du canotier est plus terrible que celui des plus terribles flambarts; il se pavoise de toutes les couleurs, sans trop s'inquiéter à quelle nation il se donne; il fait et défait de la toile avec tant d'adresse que lui et ses ^quipiers sombrent le plus souvent dans les plus ' inocentes flaques d'eau. C'est le tyran du fleuve,
\"\\ écume sans relâche, mais il n'aime pas à se • otter aux marins sérieux. Il s'attaque aux chctives ; inoffensives embarcations des promeneurs : alors
)n battage, c'est-à-dire son attaque, a toute la féroité d'un abordage de corsaire.
A côté des canotiers, on rencontre les pêcheurs
la ligne. Ils vivent dans une perpétuelle inimitié :
•pêcheur ne peut exister que dans le silence et : immobilité; le canotier n'existe que par les cris et le bruit. Après l'eau et sa nacelle, la turbulence est son troisième élément.
Pour le pêcheur à la ligne, il n'est point d'intempérie; il brave tout, la violence de sa passion ne connaît pas d'obstacle. Le pêcheur à la ligne est un agneau si le poisson n'est pas rebelle; c'est un ogre, un requin, s'il résiste. Il contemple avec amour un goujon; une ablette même lui arrache un sourire ; une vieille savate ou l'un des mille immondices que roule la Seine le met en fureur. Le dimanche et les jours de fête, le pêcheur à la ligne pêche avec sa famille, avec sa femme, ses enfants, sa bonne et son chien.
Si la pensée se reporte dans le passé, à traversles ténèbres qui entourent l'origine de l'antique Lutèce, nous voyons le berceau de Paris placé dans une île, au milieu des eaux. En avançant de siècle en siècle, la Seine est pour Paris une source de prospérité toujours croissante. C'est en témoignage de ses bienfaits que la ville de Paris a placé dans son écusson un vaisseau, comme le signe durable de sa gratitude pour cette navigation du fleuve qui fait le principe de sa grandeur.
Paris et ses magistrats ont épousé la Seine, comme Venise et ses doges étaient mariés à l'Adriatique.
Le Parisien, non pas cet être métis qui vient de tous les coins de la France peupler la grande ville, le Parisien pur sang a pour son fleuve toutes les prédilections et tous les goûts qu'on voit se manifester chez les habitants de notre triple littoral. Le premier plaisir que goûte l'enfant de la Seine, c'est celui de s'essayer à nager. Paris compte des nageurs supérieurs en force aux plus habiles nageurs de* ports les plus fameux. Ce sont tous des enfants du peuple; tous se sont formés eux-mêmes et sans autres maîtres que leur intrépidité et la nature. Paris est non seulement la ville de France, mai» là seule ville du monde qui ait ouvert des écoles de natation, il y a quarante ans. Elles étaient placées
aux deux extrémités du fleuve, l'une en haut, en araont; l'autre, en bas, en aval; au quai de Béthune '^t au pont de la Concorde. Bientôt la Seine fut ouverte de a bains à quat'sous »; les prescriptions !écimales, pour lesquelles nous professons un pro- )nd respect, ne sont point parvenues à chasser ce iiom des habitudes du langage populaire. Des bains rivaux s'établirent sur diiïérents points du fleuve t firent assaut de coquetterie et d'éclat extérieur, 'ujourd'hui la Seine est couverte de constructions pittoresques où la plus grande partie de la population parisienne afflue au temps chaud.
Le fleuve qui traverse la capitale du royaume, et dont les eaux baignent le pied du Louvre et tant de splendides monuments, prend de jour en jour un aspect plus digne de la cité qu'il parcourt. Les bateaux de blanchisseuses ressemblent maintenant aux kiosques du Bosphore, tout diaprés de couleurs et surmontés d'un séchoir à claire-voie dans le style oriental.
Une journée à l'école de natation est un des plus piquants tableaux de mœurs de la vie parisienne; lies s'y montrent nues. Les portes sont ouvertes de bonne heure : le matin, l'école est visitée par quelques nageurs consciencieux, qui se baignent vec amour et chez lesquels le plaisir lui-même :ont toujours un peu du devoir ou de l'affaire, ers dix heures, les premiers baigneurs sont paris. A midi, l'école s'anime et se peuple, mais la )ule, qui commence à grossir, n'emplit pas les basins; tous ces gaillards-là sont des viveurs plutôt que des nageurs; ils viennent, ces Sardanapales et ces Balthazars d'eau donne, goûter le plaisir du déjeuner tout nu, variété divertissante du déjeuner il la fourchette! Les omelettes et les œufs sur le plat foisonnent dans ce sybaritisme. D'autres bandes suivent les première», et alors s'organisent
des déjeuners que le boulevarddes Italieos et la rue Montorgueil pourraient envier. Le bain reste désert, et l'eau n'est fréquentée que par quelque* jeunes gens à jeun et ceux qui se baignent du bout des pieds, en attendant que les côtelettes soient cuites; on entend quelques explosions de bouteillesde vin de Champagne; le café, le gloria et le puncl» parfument l'atmosphère, le cigare fume partout. Sommes-nous chez Véfour ou à l'école de natation? c'est fort diflicile à deviner. — Garçon, mon beetsteak? — Voilà! — Ma friture? — Voilà. — Notre poulet sauté? — Voilà, voilà, voilà!
Les déjeuneurs font la sieste dans l'attitude des veaux qu'on expose à Poissy, un peu partout, sur les bancs, sur les divans, sur le plancher ou sur le long tapis qui s'ouvre sur le sol des galeries. Il est deux heures : vienne le maître de nage. Le maître de nage a conservé le type que Vadé et Desaugiers ont chanté : c'est Cadet-Buteux ; son costume est traditionnel ; il porte le pantalon blanc et la veste blanche, la chemise rose, les bas à côtes rondes, alternant de rouge et de blanc, la large ceinture rouge; ses souliers ont la coquetterie de l'escarpin des muscadins et n'ont pas détaché la large boucle. Il a sacrifié sa queue et ses cadenettes, il est à la Titus, mais il n'a pas renoncé à la grande boucle d'oreille d'argent et à la grosse épingle ; l'ancre est toujours l'emblème dont il se plaît à parer ses joyaux. Sa figure bronzée est encadrée d'épais favoris.
... Il a horreur de ce qu'il nomme les mauvaises pratiques, à la tête desquelles il place les élèves des collèges et des pensions. Ce qu'il lui faut, ce sont des gentlemen, des petits barons allemand* ou des princes russes en bas âge, conduits par leur gouverneur. Le maître de nage, dans l'exercice de ses fonctions, tient beaucoup du recruteur, et surtout de l'instructeur qui dresse les conscrits. Il ea
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a la voix et les intonations. Il ressemble aussi au mailre d'armes, t Allons, monsieur, attention, les coudes au corps! Ferme, et ne bougeons pas. Le premier mouvement s'exécute en allongeant vivement les bras en avant... voire coup de jarret bien écarté... un, deux, ferme... n'ayez pas peur! »
Les nageurs viennent en foule de quatre heures à six heures. La jeune fashion est exacte à ce rendez-vous. Il y a des peignoirs bizarres, des costumes excentriques, des caleçons qui jouent au turc, à larabe, à l'écossais, au grec et au polonais. On rencontre des baigneurs qui paraissent déguisés, et qui vont à l'école de natation comme on va au bal masqué. Cependant, les groupes se forment; les uns se couchent comme des nègres au repos, les autres se drapent à l'antique dans leur peignoir, s'isolent comme des tragédiens qui répètent leur rôle, ou se réunissent comme les nouvellistes de Rome et d'Athènes. Il y en a qui singent la halte des douars dans le désert, d'autres écoutent un orateur comme les Napolitains autour d'un improvisateur; il y a des philosophes qui ont un auditoire et qui dogmatisent sur le monde, la morale, la politique, l'industrie et bien d'autres choses; des journalistes, petits et grands, des poètes dépoétisés et des faiseurs de calembours ; la galanterie des récits et des confidences y est nue, comme ceux qui les Toilent; tous posent, les uns avec faste, les autres avec orgueil, plusieurs sans le savoir. Les gros ventres, les tètes énormes, les petites jambes, les genoux gros, cagneux et rentrants, les épines dorsales perdues, les tailles sans fin, les bras maigres, les pieds longs et vilains engendrent des caricatures.
L'homme est laid dans l'eau et au sortir de l'ea* : tout son être est grelottant, mouillé et souffreteux ; oa ne croirait jamais que tant d'heur et de félicité
puissent se cacher sur ces piteuses mines de nageurs... Quels plaisants démentis cette vérité vraie, sans voiles et toute nue, donne à la vérité habillée! C'est devant ce bassin, dans lequel s'agite pêle-mêle un amas de créatures humaines à l'état primitif, que l'on comprend bien l'utilité des habits brodés, des galons, des décorations, des insignes et des oripeaux du luxe et delà vanité; sans ce clinquant du dehors, combien ne serait-il pas difficile d'assigner à chacun la place qu'il occupe!
E..J. DELEGLUZE
Deléclaze, après avoir donné des articles d'art au Lycée Français, au Moniteur et dans des revues, devint le critique dart du Journal des Débais, où il exerça un long magistère, tenant à ses idées, n'admettant pas sans difficulté les novateurs. « Il y a trente ans, disait Delacroix, qu'il m'immole à chaque Salon, d Le temps a réformé beaucoup de ses jugements. 11 s'exprimait habituellement avec mesure et avec courtoisie. Il avait, cependant, ses moments de vivacité, a Ce tableau n'en est pas un. avait-il dit du Danie et Virgile de Delacroix, c'est une vraie tartouillade. » Et des Demoiselles de village de Courbet, au Salon de 1853 : « Lune de ces créatures est telle qu'un crocodile n'en voudrait pas pour la manger. » Mais il est telle page qu'il écrivait au début du règne de Louis-Philippe, sur les tendances au vandalisme qui, hélas! en ce temps où l'on détruit, sous prétexte d'embellissements de Paris, tant de souvenirs du passé, retrouve un intérêt actuel.