‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 112 sur 171 · DE LA BARBARIE DE CE TEMPS · texte numérisé non relu

DE LA BARBARIE DE CE TEMPS

Observer, mépriser, puis enfin laisser tomber ea ruine et même détruire au besoin ce qui est beau, sous prétexte d'en employer les débris pour faire quelque chose d'utile, telles sont les dispositions les plus constantes de certains esprits de notre temps et les causes de la barbarie qui en résulte.

L.-x barbarie, comme toutes les choses d'ici-bas, « ses vicissitudes régulières. Jeune, elle est impétueuse, fantasque et brutale. Elle se rue à braver»

les désordres, les cruautés, le mal et le laid, poussée toutefois par un instinct qui l'entraîne à son insu vers le bien. et le beau. Mais quand la barbarie est vieille, réfléchie, savante, dédaigneuse, ennuyée, quand c'est par dégoût et par lâcheté qu'elle préfère le mal au bien, le laid au beau, alors elle est dégoûtante et hideuse.

Or c'est ce qui arrive en ce moment en France. D'où ce mal tire-t-il sa source ? De la vanîté d'abord, puis de l'intérêt personnel et de la cupidité déguisée ordinairement sous le faux nom de l'amour de l'utile.

Avec les restrictions toutes matérielles que l'on met maintenant au mot utile, tout monument d'architecture, par exemple, qui ne rapporte pas en location ou par son usage l'intérêt de l'argent que l'on a employé à le construire est jugé inutile, en sorte que, à l'exception des salles de théâtre, des bourses, des marchés, des abattoirs et de quelques édifices de cette espèce, sur lesquels le gouvernement ou les particuliers peuvent faire des spéculations lucratives, on n'élèvera plus, grâce à la perfection toujours croissante des budgets et à la rage de l'utile, aucun monument religieux, consécratoire ou triomphal.

Quant aux édifices de luxe tels que les palais, les châteaux, les jardins, non seulement il ne viendra plus à l'idée de personne d'eu tracer et d'en construire de nouveaux, mais, sans passer pour un esprit chagrin, on peut s'attendre à ce que d'ici à quelques années toutes les grandes propriétés da ce genre qui existent encore se détruisent faute d'entretien et des réparations indispensables. En vain répète-t-on : « Ces monuments sont curieux par leur ancienneté et le mérite de leur architecture. » A cela les enragés économistes, les précouisours de l'utile, les barbares de nos jours, enfin, secs et inexorables comme une addition, nous répondent

qu'en démolissant les châteaux et en défrichant les parcs on gagnera, outre le prix des réparations et de l'entretien, celui des matériaux et des terrains... En somme, l'idée dominante est d'anéantir le luxe, et par conséquent les arts, comme chose superflue,, pour faire fleurir exclusivement les métiers utiles.

11 est des gens qui témoignent de l'impatience à voir démolir l'église Saint- Germain -l'Auxerrois. Vainement fait-on valoir son importance historique, son ancienneté, sou architecture à la fois élégante et originale : on veut la détruire, et pourquoi? Parce que les sots qui l'ont bâtie il y a six cents ans n'ont pas pensé à faire sa façade parallèle à celle de la colonnade du Louvre, qui n'existait pas, parce que l'alignement des rues adjacentes souflrirait de sa conservation, enfin parce que c'est utile, parce qu'on retirerait une somme considérable de la vente des matériaux : argument fondamental tiré des statuts de la bande noire.

Ce mépris, ou plutôt celte indifl'érence générale pour tous les monuments antiques et anciens, dont le caractère bien arrêté peut servir de point de départ aux jeunes artistes qui veulent étudier sérieusement l'architecture, ce mépris réagit jusque dans les écoles. On peut voir à celle des Beaux- Arts de Paris, lorsqu'on expose les ouvrages des concours mensuels ou même annuels, jusqu'à quelle absence de bon goût et de raison peut être amené un élève qui, confiant dans son seul génie, se croit dispensé d'étudier les ouvrages des maîtres qui se sont distingués avant lui. L'autre tendance de cer, tains jeunes architectes à cet égard serait fort risiblc, si ce n'était pas un acheminement vers la barbarie dédaigneuse et réfléchie qui nous menace, et que nous comballoas.

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