‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 114 sur 171 · LA DIFFICULTE D'ECRIRE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LA DIFFICULTE D'ECRIRE L'HISTOIRE

Les savants des siècles futurs auront besoin d'être d'une tout autre espèce que ceux de ces tenaps-ci. En efl'ct, ceux que nous possédons écrivent dix volumes à propos dune pièce de cuivre et tirent les conséquences les plus graves et quelquel'ois les plus étranges d'un c ou d'un o déchifi'r« pcuibleiueut, et cou sans contradictions, sur une

vieille amphor*e. Mais s'il est des époques dont il est difficile d'écrire l'histoire, faute de renseigaements, la nôtre sera la plus difficile de toutes, à cause du nombre et de la confusion des renseignements que nous laisserons.

Prenons, par exemple, le récit d'un fait qui s'est passé à Paris devant six à sept mille spectateurs au commencement du mois de janvier. Voyons les renseignements que fourniront les journaux à un historien futur.

Il s'agit de l'ouverture de la session et du discours du roi.

J'ai entendu demander pourquoi la réunion des deux Chambres a lieu au palais du Corps législatif et non à la Chambre des pairs, puisque les pairs tiennent le premier rang et conservent la droite dans toutes les occasions où les membres des deux Chambres se trouvent réunies. — La raison en est toute simple : cela vient de l'habitude oîi l'on est de faire entrer une tentative d'assassinat dans le cérémonial de la séance d'ouverture : l'espace à parcourir est plus court des Tuileries au Palais- Bourbon que des Tuileries au Luxembourg, — et M ne se trouve, dans le premier cas, sur le passage du cortège, aucun endroit où on puisse tendre des embûches.

Voici ce que les différents carrés de papier qui gouvernent le pays ont dit à propos du discours du roi :

La Quotidienne : « Louis-Philippe a prononcé son discours au milieu de l'indifiérence du public. — Nous avons été frappés du changement opéré dans sa démarche et dans son maintien; la vieillesse courbe le prince; sa voix est moins accentuée que de coutume. »

Journal des Débats : « La santé du roi paraît meilleure que jamais. Il a prononcé son discours d'une

voix ferme, au milieu d'un religieux silence, sauf les marques d'assentiment et les acclamations prolongées. »

Le National n'a pas trouvé dans la diction du roi cette fermeté à laquelle il était accoutumé. — L'accent a été froid.

La Presse constate des cris longtemps répétés de « Vive le roi! » — Le discours a été prononcé d'une voix ferme et accueilli par une adhésion vivement manifestée.

Selon le Constitutionnel, un vent aigre, un temps froid avaient rendu les curieux clairsemés.

Selon la Réforme (opinion plus avancée), un froid glacial, un vent de bise, rendaient livides les visages des soldats.

h'Epoque affirme que le temps était magnifique.

Selon le Siècle, la foule n'a montré aucun empressement.

Selon le Journal de Paris, une grande émotion dominait l'assemblée.

Selon le Moniteur parisien, les acclamations ont été mille fois répétées.

Il aurait pu tomber de la pluie, du givre et des ivocats, il n'en aurait pas fait pour cela moins beau aux yeux de VEpoque. Le soleil aurait frit des poissons dans la rivière desséchée, la Réforme n'en aurait pas moins souffert de la bise, et le Constitutionnel n'en eût pas moins été obligé d'endosser son carrick à triple collet. La vérité est que le roi a soixante-douze ans et se porte bien.

[Les Guêpes, janvier 1847.)

Voici une bonne histoire qu'on raconte sur l'un des pairs récemment promus.

Je vous ai dit, je crois, un moyen ingénieux de

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se faire rendre un service pnr un ami : il s'agit de l'aller trouver d'un air préoccupé, et, par des denùconfideuces, des aliiKvio.is délo.irnées, <!e lui laisser croire, pendant un quart d'heure, que vous voulez lui emprunter de l'argent. — Quand il est au plus haut poi'jt di: la terreur, exposez la corvée que vous avez besoin qu'il fasse pour vous, et il est si heureux d'éviter le danger qu'il a redouté, que tout autre lui paraît une bagatelle, et qu'il met le plua grand empressement à faire votre commission, quelque mauvaise qu'elle soit.

Le député en question — car il était député avant d'être pair — a employa un moyeu analogue pour obtenir un bureau de tabac.

Il y a quelque tea^ps, il dit à un de ses nmis : « Je fais deux demandes au gouvernement; séparément, on ne m'accorderait aucune des deux, mais il y en a une qu'on refusera si certainement d'.-iccueiU lir que, pour adoucir le refus, on m'accordera l'autre. — Et que demandez- vous? — La pairie et un bureau de tabac. — Laquelle des deux, monsieur, voulez-vous avoir? — Le bureau de tabac : je le mettrai sous le nom de ma servante, pour laquelle je le demande, et, en mourant, je le lui laisserai. »

Quelque temps après, il rencontra son ami. « Eh bien? — Eh bien, j'ai réussi. — On vous a refusé la pairie? — Pas encore, ce n'est pas ainsi que l'on procède : on m'a accordé le bureau de tabac; on refusera la pairie, plus tard : on ne peut pas tout faire à la fois. Si on m'avait donné la pairie, je ne compterais pas sur le bureau de tabac. »

L'honorable s'était trompé dans ses calculs. Il vient d'èlre nommé pair de France. Je sais bien son nom, mais je n'ai aucune raison de le dire.

[Les Guêpes, jn'ia 18i5.)

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