LE FIGURANT
Drelin, drelin... drelia!... Pour la troisième fois, le garçon de théâtre a agité la cloche dont les sons aigus ont stimulé le zèle des habillem-s et hâté le dernier coup de peigne du coifTeur. Le régisseur général savoure encore en famille ou à l'estaminet voisin la demi-tasse de moka ou le petit verre de cognac; mais, déjà, le sous-régisseur jure, tempèle, accuse la lenteur de tout le monde, menace d'amendes exorbitantes, et fait d'autant plus l'important que son autorité est fort resti-einte. Déjà, au foyer, la mère d'actrice, comme prosternée aux pieds de sa fille, arrange les plis de sa robe, et la grande coquette maudit le jeune premier qui garde pour lui la glace tout entière; déjà, sur le théâtre, le sapeur-pompier gagne son coin, et l'ingénue regarde par la petite lunette de la toile si tous ses adorateurs occupent leurs stalles accoutumées. Le souffleur va entrer dans son trou, les musiciens sont à l'orchestre, et prennent le la,.. Alors, seulement alors, arrivent en foule, aux combles du théâtre, dans une longue loge modestement garnie de patères, de chaises, de petites armoires, et éclairée par la lumière douteuse de quelques rares quinquets, des individus tout haletants qui se dépouillent en un clin d'oeil de leurs habits de ville, endossent la pourpre romaine ou le velours râpé de Louis XV, couvrent tant bien que mal leurs cheveux hérissés avec la calotte chinoise ou la perruque à cadenettes des incroyables, et, sans désirer la glace absente, se colorent le visage avec un vermillon de troisième
qualité, espèce de brique pilée, d'un effet assez pittoresque. «L'ouverture est commencée! » crie le garçon de théâtre du bas de l'escalier; et soudain, tout eu boutonnant leur veste d'or ou en rajustant leur agaçante tunique, ces ponctuels desservants du temple roulent le long d'un escalier tortueux et arrivent juste à la réplique pour entrer en scène et recueillir les témoignages de l'admiration générale. Cette avalanche humaine, cette masse d'individus, est celle des figurants, type dramatique assez amusant à observer, assez curieux à connaître.
On désigne généralement dans le monde par le mot figurant tout être animé, ou à peu près, qui, u'étant pas acteur, figure, à divers actes, sur ua théâtre quelconque. Le figurant appartient à cette population quasi-bohémienne qui chante, danse, marche, saute ou se bat, selon les scènes ©ù ou l'emploie, qui se tient toujours à distance respectueuse de la rampe, et pour laquelle semble être écrite en traits de feu, au front des premières coulisses, l'inscription gravée sur les colonnes d Hercule : « Tu n'iras pas plus loin! »
... Placés sur le second plan, les figurants marchent, remuent, crient avec tout l'aplomb convenable; mais qu'on les fasse avancer vers la rampe, soudain leur assurance disparaît, leur aplomb se brûle à la flamme des quinquets; ils deviennent gauches, embarrassés, tremblants. Est-ce vanité, est-ce modestie? Qui le dira, hors le seul qui peut sonder le fond des cœurs en général, et celui du figurant en particulier?
C'est pour les menus plaisirs du figurant que l'acteur joue la comédie. Nul ne le dissèque avec une plus grande précision, nul ne connaît mieux le d<îfaut de sa cuirasse; il décide de la valeur des applaudissements, il écrit sur les coulisses l'âge du jeune premier et ne se iait aucun scrupule de trahir
les mystères du maillot de l'amoureuse. L'instinct théâtral et l'habitude en font aussi un juge compétent en matière d'œuvres dramatiques. Il est des directeurs qui, aux répétitions générales, cherchent à lire sur la physionomie des figurants la destinée des pièces nouvelles.
Oh! Tous les figurants ne sont pas des machines montées de sept heures à onze heures du soir. Il en est qui se laissent surprendre par les émotions scéniques.
... Et maintenant, je vous le dis, il faut plus de talent pour faire un figurant supportable qu'un acteur excellent. L'acteur n'a qu'un emploi dans lequel il se retranche, son engagement à la main, et, les juges consulaires aidant, nulle puissance humaine n'imposera une ride à son front ou un cheveu blanc à son toupet. Distribuez un rôle de marquis à Guiaud, il frappera traditionnellement sur sa bedaine et vous dira : « Ventre doré n'a point d'oreille. » Le pied de M^l» Rachel, si bien chaussé par le cothurne de Melpomène, s'est trouvé un peu gêné dans le brodequin de Thalie. Mais brodequin ou cothurne, casque en cuir ou casque à mèche,, botte ou espadrille, sabot ou soulier à la poulaine, il faut que le figurant aille pied à toutes les chaussures, comme la tête à toutes les perruques. Artiste multiforme, caméléon dramatique, le figurant est forcé par sa spécialité, ou plutôt faute de spécialité, de paraître jeune ou vieux, bossu ou bien fait, borgne ou aveugle, roi ou paysan, sauvage ou civilisé, selon le bon plaisir du dernier faiseur de dialogue.
Toi, superbe Orbassan, c'est toi que je défie !
Ainsi dit Tancrède, et il jette son gant sur le théâtre. Orbassan fait un geste du doigt, son écuyer s'avance fièrement, se baisse, ramasse le gage du combat
LB COrVKRXEMENT DE JUILLET Ôo9
et va reprendre sa place. S'avancer, se baisser, ramasser, se replacer... on croit que ce n'est rien... Mais c'est le sublime du métier, que dis-je! c'est le tiiomphe de l'art. Il n'est peut-être pas d'acteur consommé qui exécutât ces divers mouvements sans prêter à rire à la multitude.
Toi, superbe Orbassan, c'est toi que je défie!
Rien, au contraire, n'est plus facile à lancer. Il ne faut pour cela que de l'organe, de l'oeil, de la noblesse, de l'àme, des misères, enfin! J'ai toujours vu à ce vers les débutants les plus médiocres criblés d'applaudissements. D'où l'on doit nécessairement conclure que, contrairement aux habitudes prises, c'est le figurant qui devrait faire fi du comédien, et que, pour le hisser au rang qui iui appartient sur l'échelle dramatique, il ne lui manque qu'un bon panégyriste...