‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 121 sur 171 · SÉDUCTIONS ET DANGERS DU THEATRE · texte numérisé non relu

SÉDUCTIONS ET DANGERS DU THEATRE

On sait que, de tout temps, en France, le soleil de la rampe a ébloui bien de grands yeux noirs et bleus, et fait tourner bien de jolies tètes. Quand même Watteau, le peintre des amours mignards, ne nous aurait pas laissé quelques silhouettes des nymphes d'opéra d'autrefois, gracieux lutins qui abandonnaient la solitude de leurs comptoirs pour aller se mêler aux magies de la scène, personne, cependant, n'ignorerait que, dès 1770, peu

déjeunes filles de la classe ouvrière savaient résister au désir, allumé en elles comme une fièvre, de se produire en public, au milieu des pompes d'uQ chœur ou des splendeurs d'un ballet.

Loin (Je s'éteindre avec le temps, ce délire enthousiaste n'a fait que prendre, de plus en plus, plus de développement. On comprend ce que cela devait être, à Paris, où l'art dramatique accapare à lui seul l'empire de la vie sociale. En effet, tant de séductions, tant de ressources, tant d'attraits d'ua charme lout-puissant ressorlent du théâtre moderne, que rien n'est facile à concevoir comme cet éveil donné à toutes ces petites et folles ambitions.

Ainsi il est un rêve rose et doré qui poursuit sans cesse une classe nombreuse de jeunes filles du monde parisien; je veux parler de celles qui naissent dans la soupente du portier aussi bien que de ces groupes d'oisillons jaseurs, jolies recluses des magasins de modes, qui, penchées matin et soir, comme Pénélope, sur des ruches de gazes et de rubans, sont, pour ainsi dire, condamnées à un travail sans fin. Lorsque, après les longs labeurs de la semaine, elles rentrent le dimanche dans leur mansarde, en proie aux émotions d'un drame à grand fracas ou d'un vaudeville lugubre, c'est ce rêve qui les endort. Il voltige, en se jouant, autour de leurs paupières, il les enchante et les fascine. Les riches vêtements, le manteau de reine tout étoile de paillettes, les chlamydes grecques, les robes lamées d'argent, les perles dans les cheveux, les pendants d'oreilles, les colliers de diamants, les anneaux de topaze, cette blancheur si nette de la peau que ne •e refuse aucune actrice, les babouches de soie ou de velours, tout cet appareil féerique brille à leurs yeux comme un mirage. On dirait qu'à ces heureslà la reine Mab de Shakespeare leur apparaît toute souriante, sur un char ëliucelaut de pierreries.

Les pauvres petites! Elles se voient applaudies, couvertes de fleurs, comblées de caresses, redemandées avec transports; elles jouissent des désirs qu'elles inspirent, elles sont fières de la beauté dont on les loue... Encore si ces songes décevants" devaient s'arrêter là!

Mais, tout en accomplissant leur tâche, quand, l'aiguille et les ciseaux à la main, elles causent en brodant à la manière des filles de Minée, chacune d'elles répète les couplets qu'elle a entendu chanter. Toutes jouent un rôle dans une comédie pour rire; on essaye sa voix, on se façonne peu à peu aux allures de la scène, on récite les tirades qu'on a vu applaudir avec le plus de frénésie. C'est une parodie sans fin, une sorte de lutte, en même temps. De là à formuler des désirs, la transition, comme on pense, ne saurait se faire longtemps attendre. D'ailleurs, comme si ce n'était pas encore assez de toutes ces aspirations jetées au vent, on se conte à l'oreille les petites fables séduisantes qui circulent dans la foule sur l'avancement inouï de toutes les déesses théâtrales du jour. On n'oublie jamais de se dire qu'avant ses triomphes de l'Académie royale de Musique, où ses beaux yeux seuls l'ont conduite, Mademoiselle *** a été couturière. Pour Mademoiselle ***, elle a été modiste tout uniment; mademoiselle***, pis que cela, et mademoiselle ***, encore pis.

Voyez maintenant combien le sentier des illusions devient glissant une fois qu'on est engagé sur cette pente rapide. Il n'est alors aucune prétention, si exagérée qu'elle soit, que les pauvres enfants ne se croient en droit de former. Après ces préliminaires obligés, quelques jours se passent pendant lesquels on prend en dégoût le travail du magasin. Des fanfreluches sont négligées, on n'est déjà plus au fait des modes. Bientôt tous les ustensiles du mé-

lier sont jetés de côté avec abjection, puis, tous les dimanches, l'oiseau parvient à s'échapper de sa volière pour s'envoler, de dix heures du matin à trois de l'après-midi, pa?mi les élèves dramatiques de M. Saint-Aulaire. Il n'y a plus moyen de se dédire; on a un théâtre, un genre, un répertoire à soi, on joue devant un public qui applaudit plus souvent qu'il ne blâme. Rien n'empêche de croire qu'on est de première force dans les confidentes de la tragédie ou dans les soubrettes délurées de Molière. A présent, on est de taille à tenter bien des essais, dont le moindre sera de solliciter auprès d'un directeur la faveur d'un prochain début.

Inutile d'ajouter que, dès la première vue, on sera engagé avec empressement à faire partie... des figurantes.

C'est sur tout autre chose qu'on avait compté! Pauvre fille!... Elle ne cessera jamais d'espérer, cependant... Et voilà comment, après avoir passé les plus belles années de sa vie à attendre la fortune et le talent, elle aura gaspillé en vraie folle toutes les occasions qui s'olTraient à elle d'assurer son avenir..:

Page 1