‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 127 sur 171 · LES MOTS ET LES CHOSES · texte numérisé non relu

LES MOTS ET LES CHOSES

Il n'y a pas d'indice plus curieux de l'état des esprits en France que la discussion soutenue par les journaux sur la couleur politique des députés nouvellement élus.

On se dispute M. le duc de Marmier, M. Delzers, M. Desprez. « Oui! dit le journal de la gauche, mon député a déclaré qu'il voulait l'abolition de l'impôt du sel; donc il est de l'opposition. — Mais, répond le journal conservateur, en quoi la haine

contre l'impôt du sel implique-t-elle la haine contre le gouvernement? — Mon député ne veut pas de fonctions publiques, réplique le journal de la gauche. — Peut-être en a-t-il une déjà, répond en souriant le journal conservateur, ou veut-il vivre de ses rentes. Parce qu'on n'a pas de goût pour être substitut, cela ne prouve pas qu'on ait du goût pour les révolutions. » Et le public, juge des débats, fait cette réflexion fort naturelle : « C'est que, s'il est si difficile de distinguer un conservateur d'un opposant, si Ton peut si aisément les confondre, il faut bien qu'ils se ressemblent beaucoup. »

La vérité est qu'ils soûl séparés par des mots et non par des choses; il y a déjà plusieurs années qu'il n'y a plus rien de réel dans ces distinctions.

M. Odilon Barrot est conservateur; il est assis sur un banc qui s'appelle banc de l'opposition, mais comme il cherche à s'asseoir ailleurs! Les acteurs, dans une scène d'amour, rapprochent leurs chaises; M. Barrot rapproche le plus qu'il peut sa chaise de la nôtre. Son alliance singulière avec M. Thiers n'a pas d'autre raison que les relations de ^L Thiers avec le parti conservateur. On croit que M. Barrot aime ^L Thiers parce que M. Thiers a des allures révolutionnaires; erreur! Il l'aime parce qu'il a un passé et un avenir conservateurs. Toute la gauche est poussée par le même motif vers ^L Thiers.

^L Thiers est le pont jeté entre l'opposition et le gouvernement; M. Barrot veut passer la rivière sur ce pont-là.

En réalité, ces gens-là ne sont pas méchants, ils ne sont qu'embarrassés; ils ne veulent que ce que nous voulons, mais ils sont forcés d'employer une langue différente de la nôtre, afin de conserver une apparence d'individualité. Allez au fond des phrases gonflées de M. Barrot, vous n'y trouverez pas autre

chose que la charte, la dynastie, l'ordre et la paix. Tout homme honnèle et intelUgent ne peut vouloir aujourd'hui autre chose, et M. Barrot est honnête et intelligent.

Le peuple français, qui est encore le peuple le plus spirituel de la terre, s'est fort bien aperçu que rien de réel ne séparait l'opposition du parti conservateur. Aussi n'altache-t-il que peu d'importance aux prétendus avantages que l'un de ces partis remporte sur l'autre et réciproquement. M. de Marmier est nommé contre M. Amédce Thierry : cela peut contrarier les amis intimes de M. Thierry; mais le pays, cela ne le touche guère.

L'opposition de AL de Marmier, si opposition il y a, vaut la conservation de M. Thierry. Que les électeurs envoient toujours à la Chambre des opposants comme M. de Marmier, et la France ne verra jamais luire le jour des révolutions.

Quand donc cesserons-nous de discuter sur des nuances politiques sans réalité? Quand donc cesserons-nous de courir après l'ombre, en abandonnant le corps? Pourquoi des mots, toujours des mots, quand les choses nous environnent et nous pressent?

{L'Époque, 18i5.)

Page 1